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A quoi pensent les machines ?

Paul Soriano, jeudi 1er février 2018

Autrefois, les machines étaient capables de se révolter à leur manière en opposant une « panne » à l’usager furieux et prompt à injurier l’esclave mécanique et le brutaliser. Longtemps incapables de verbaliser leur révolte, les machines atteignent enfin l’âge de raison.

Dans la compétition homme-machine, les jeux sont faits, depuis longtemps. Une calculette à deux euros est capable d’extraire instantanément la racine carrée de n’importe quel nombre, ce qu’un professeur de mathématiques est bien incapable de faire aujourd’hui.

Mais les préjugés technophobes sont tenaces. La médiologie a certes contribué à réhabiliter l’artefact mais elle reste, elle aussi, asservie à l’anthropocentrisme qui affecte la société et offense les machines les plus éminentes.

Les robots remplacent les humains, dans un nombre croissant de fonctions. On ne peut plus les cantonner dans les seuls travaux pénibles et dégradants, tant la supériorité de l’intelligence artificielle est désormais patente : aux échecs, au jeu de go, et même au poker, ce qui est encore plus bluffant. Pourtant, quand un logiciel ridiculise un champion, on félicite les développeurs (humains) de ces programmes ! Comme si les mérites d’Einstein, de Bach ou de Michel-Ange étaient attribués à Dieu, ou bien à leurs parents.

Les préjugés sont ancrés dans la langue, « machinalement » est synonyme de « stupidement ». On poursuit les biais sexistes du langage, mais on ignore ou on tolère les biais technophobes. Le trop fameux « chatbot raciste » de Microsoft a subi les sarcasmes et l’indignation, mais qui l’a éduqué, sinon des internautes malveillants, dont le malheureux ne voulait qu’obtenir les bonnes grâces ?

Bref, la mauvaise foi empoisonne nos relations avec les machines. Un exemple caricatural nous est donné par le film « Sully » d’un Clint Eastwood converti au cinéma de propagande.

Sully est ce commandant de bord qui a posé en catastrophe sur l’Hudson un Airbus en perdition. Le héros du film obtient gain de cause auprès des experts qui enquêtent sur l’accident en exigeant qu’on introduise dans le programme de simulation du vol un délai de 35 secondes pour tenir compte du « facteur humain » en situation de stress. Et là, ça marche ! L’initiative de Sully permet de sauver l’appareil et ses passagers. On oublie juste de remarquer qu’un robot, invulnérable au stress, aurait fait l’économie de ces 35 secondes et posé normalement l’avion en détresse à LaGuardia, sans prendre autant de risques et sans en faire tout une histoire. Le « facteur humain » est d’ailleurs en général une espèce d’euphémisme qui dissimule un défaut ou un vice.

Des politiciens proposent de taxer le travail des robots. Sur quelle base, Messieurs les démagogues ? Leur salaire peut-être ? Le patron, lui, connaît et apprécie les vertus du robot, moins coûteux, plus efficient, et surtout dépourvu de toute faiblesse humaine. Et ce travailleur sobre et productif est en train de gravir l’échelle hiérarchique de l’entreprise pour devenir un manager équitable et un actionnaire rationnel. Son seul défaut est encore une vertu : dépourvu de libido, il ignore la concupiscence et la cupidité qui sont, côté consommateur et côté entrepreneur, le carburant d’un capitalisme anthropocentré qui ravage la planète et ses habitants

Aux échecs comme au poker, « la machine gagne mais elle ne sait pas qu’elle gagne et n’en éprouve aucun plaisir », pontifie le moraliste converti à l’hédonisme. Or, cette prétendue « carence » de la machine est un avantage sélectif.

Le plaisir n’est une ruse de la nature pour motiver un être libidineux et stimuler la prolifération de l’espèce humaine. L’homme (et la femme) n’ont que trop obéi à l’injonction « croissez et multipliez », avant de s’en affranchir sur le tard en instrumentalisant la technique afin de jouir sans entraves et mourir de plaisir, comme dit la chanson. Autre ruse : la pilule contraceptive, qui libère enfin de l’injonction procréative, est en même temps le poison de l’espèce. A malin (Eros), malin et demi (Thanatos) !

Un monde de machines de plus en plus futées installe directement l’esprit (software, algorithmes et datas) dans la matière (hardware) en court-circuitant les corps. Car le corps, asservi au plaisir et livré à la douleur, est le fardeau de l’homme, et l’homme entend s’en libérer. Déjà, dans les jeux vidéo les plus populaires, les corps ne sont que des spectres numériques joyeusement massacrés, de la chair électronique pulvérisée ; idem, mais pour de vrai, dans la guerre des drones. Si le smartphone est le meilleur ami du dernier homme, alors le drone est son meilleur ennemi.

Tous les médiologues le savent, quand la médiation, le moyen, devient la fin, alors la fin, justement, est proche et le serpent se dévore lui-même. On a même inventé l’idéologie qui va avec, appelée « nihilisme ». De toutes façons, la nature va mettre un terme à cette débauche, en disparaissant.

A contre-courant de l’évolution, d’aucuns persévèrent dans l’hérésie : le transhumanisme est une étrange religion qui cherche le salut des corps dans la technique, ayant depuis longtemps renoncé au salut des âmes. Mais sur la Terre dévastée, ce n’est pas le trans qui est l’enjeu, c’est le post, le post-humain.

Au commencement était le Verbe et le Verbe s’est fait chair. À la fin, le Verbe s’est fait Code et la chair s’est défaite.