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L’argent

Debray : l’Europe vu de l’euro

Par Régis Debray

, mercredi 23 juillet 2008

Le 1er janvier 1999, à Paris, Londres, Berlin et ailleurs, les monnaies deviendront des subdivisions d’une monnaie unique, l’euro. à partir du 1er janvier 2002, il n’y aura plus en Europe que 7 billets en circulation : 500, 200, 100, 50, 20, 10, et 5 euro. Et 8 pièces, pour les « cents » (curieux américanisme, car en langue romane ou de souche latine, « cent » signifie centaine et non centième).

Que voit-on sur nos futurs billets dont la maquette vient d’être dévoilée ? Recto, une fenêtre. Verso, un pont. Fenêtres et portails symbolisent l’esprit d’ouverture ; et les ponts, l’idée de communication. 5 euros, une baie antique, un aqueduc. 10 euros, un portail roman, un pont de pierre. Etc. 200 euros, une porte vitrée, un viaduc. Pas un homme, pas une silhouette sur ces passerelles, sous ces voûtes en suspension entre ciel et terre, telles des apparitions fantomatiques (piliers et colonnes sont posés sur le vide). Aucun nom propre, aucun portrait, aucune devise. Pas de paysage. Ni date ni lieu. Images froides, technos, désertiques. Visuels d’ordinateur. L’Institut monétaire européen se flatte d’avoir donné de l’Europe « une représentation appropriée ». Résultat : une symbolique sans chair. Des monuments virtuels pour une Europe virtuelle. Des pictogrammes passe-partout. Signaux hors contexte signalant une zone économique sans ambition historique ni valeurs morales revendiquées. Marketing et design ont accouché d’un système d’identité visuelle auquel personne ne peut affectivement s’identifier, aussi frigide qu’un logo de Warhol. C’est l’Euroland comme no man’s land, no sight’s land, a land of nowhere. Un Opéra sans voix. Une machinerie abstraite, ennuyeuse comme un jour d’élection européenne. Cette terre flottante, sans pilotis dans le cœur et la mémoire des hommes, est-ce là la « métanation », le grand peuple en formation qu’on nous avait annoncé ? Euro, Europe année-zéro ?
« Deux choses constituent l’âme de la nation, écrivait Renan à la fin du siècle dernier. L’une est dans la possession en commun d’un legs de souvenirs ; l’autre est dans le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis » Serions-nous donc, européens, sans souvenirs ? Sans héritage ? Laissons les gloires politiques et militaires de côté, qui vexeront toujours un amour-propre national. Restaient Érasme, Newton, Camœns, Shakespeare, Garibaldi, Gœthe, Voltaire, Cervantès ... « Aux grands hommes, l’Europe reconnaissante » .. ? 15 pays, 21 demain, 21 galeries de grands hommes ... On l’admet : le choix n’était pas aisé. Certes, mais comment l’Europe serait-elle l’avenir, senti et vécu, de l’européen si elle le prive de son passé sans lui en donner un autre, sans se reconnaître une légende en propre ? La réduction de l’héritage historique à l’immobilier, et du patrimoine à des vestiges fragmentaire de bâtisses anonymes – témoigne d’une inquiétante inaptitude à personnifier, à donner à voir et à imaginer, sans équivalent dans la genèse des autres fédérations appelées à durer. L’originalité européenne s’est faite à coups de plus grands diviseurs. On peut craindre que la recherche du plus petit dénominateur commun, que ce soit dans l’art graphique ou politique, ne la ramène bientôt à la fadeur maximale.

Les signes monétaires ont toujours plus de sens que nous ne le croyons, nous qui ne faisons attention qu’au chiffre dans les coins. Les billets, cartes d’identité collective, sont un peu les lapsus des nations, leur « mot d’esprit », dirait Sigmund Freud, où se trahit un inconscient historique. On l’a dit : les nations sont des « communautés imaginaires », où le lien entre individus s’établit moins par des idées que par des images partagées, mythes, légendes ou personnages. La construction d’une généalogie est essentielle à toute légitimité politique, comme la mémoire l’est à la volonté. L’Europe de Bruxelles est un enfant sans père : ses signes de pouvoir sont dénués de tout imaginaire ou mythe mobilisateur. L’euro est un désert d’hommes. Le contraire d’une personnalité collective. Rien qui rappelle, même à leur début, les États-Unis d’Amérique, avec lesquels certains voudraient comparer les « États-Unis d’Europe » .

Regardez le bon vieux « greenback ». Vous y verrez l’oncle Sam mis à nu. La monnaie unique des États-Unis d’Amérique, à l’instar des autres monnaies du monde, raconte une épopée, un western séculaire, le film des Pères fondateurs. $1, Georges Washington. $2, Thomas Jefferson. $5, Abraham Lincoln, $10, Alexander Hamilton, $20, Andrew Jackson. $, 50 Ulysses Grant. Le dollar témoigne que les treize colonies américaines (qui avaient la même langue, la même foi protestante, la même histoire ou absence d’histoire, la même culture, et un même ennemi, la Couronne britannique) se sont unies – et le sont restées – autour de visages, de noms propres et de lieux définis. L’Amérique s’est soudée comme unité souveraine par une guerre de Libération, et trempée dans une guerre de Sécession. Si vous avez la chance d’avoir un billet de 100 dollars entre vos mains, vous verrez au recto, Benjamin Franklin et au verso, l’Indépendance Hall de Pennsylvanie, un « lieu de mémoire » sans équivoque se détachant d’un paysage bien identifié, sous la devise : In God we trust. L’Europe n’est pas la terre d’un peuple élu, Dieu merci. Est-ce à dire qu’elle ne croit en rien, et ne rêve à rien d’autre qu’à échanger des marchandises ?

Prenez le billet de 1$. Washington, en médaillon, l’ancien Commandant en chef de l’armée continentale, perruque poudrée, jabot, 64 ans. Observez le sceau de près. L’aigle représente la souveraineté américaine. Sa tête, l’Exécutif, son écusson, le Législatif et sa queue à neuf plumes, le Judiciaire. Dans sa serre droite, un rameau d’olivier. Dans la gauche, les flèches de la guerre. Le tout sous une « gloire » divine, l’Esprit Saint. Voyez au verso. L’œil du bon Dieu, bien ouvert, couronne la pyramide à 13 gradins (les colonies originaires). La puissance séculière de l’État – armée et bureaucratie – se place ainsi sous élection divine. « Annuit coeptis » : Dieu a secouru nos entreprises. Ce rectangle vert et blanc sied en définitive à une nation messianique (l’URSS l’était aussi, mais ce n’était pas une nation) – sans doute la dernière au monde, avec Israël, mais qui, elle, continue de vouloir la « gouvernance globale ». L’euro, à côté, ressemble à l’unité de compte d’une multinationale. Un billet de Monopoly. Utile à un système d’échanges, certes. Mais cela ne fait pas un destin.

Que l’euro concurrence un jour le dollar est un espoir, en Europe, largement partagé. Mais l’économie ne fait pas la puissance ; et il n’y a pas apparence que la richesse européenne puisse faire jeu égal avec la puissance américaine – dont elle n’est, pour l’heure, qu’un prolongement politique et militaire. En clair : la vassale d’un suzerain impérial, dont elle ne conteste même pas, ni en principe ni en fait, la suzeraineté. Si peu fière, cette Europe intégrée à l’OTAN, qu’elle a même renoncé à constituer le fameux « second pilier » de l’Alliance Atlantique – par crainte de fâcher le premier, qui se commande de Washington.

En somme, rien ne révèle mieux les manques de la « machine Europe » que cette coupure de papier qui n’a aucune histoire à raconter, ni aucune figure de laquelle s’enorgueillir : pas d’événement fondateur, pas de grand dessein, pas de baptême du feu. Pas de héros d’indépendance, et pas d’indépendance. Il faudrait être naïf pour s’imaginer que d’un supermarché peut naître une superpuissance, sans payer tribut, un jour ou l’autre, au tragique de l’histoire. « Rien de grand ne se fait sans passion » ? L’Europe en reste au calcul Elle n’a pas encore d’image d’elle-même. Autant dire qu’elle n’est pas prête à affronter comme une grande, en adulte, les périls et les tempêtes.

Régis Debray, L’Europe vue de l’euro

Cahiers de médiologie, n°7, La confusion des monuments, 1999
(rubrique “Kiosque“)

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