« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Parerga

L’identité d’un point de vue philosophique

"e pluribus unum"

Paul Soriano, jeudi 17 mars 2011

La question "qui suis-je ?" appelle une réponse multiple. Mais alors qui répond à la question quand "je" répond ? La mode philosophique soutenait naguère que le sujet n’est qu’une illusion – mais qui, alors, se trouve « illusionné » ? Et quel crédit accorder à la sentence prononcée par une illusion de philosophe ?

« Identité » fait partie de ces mots troublants qui évoquent quelque chose et son contraire, le même et le tout à fait singulier, à nul autre pareil. Les mots qui la disent empruntent le plus souvent au collectif (ethnique, culturel, religieux, national…) ou à un rôle social : citoyen, professionnel, syndicaliste… si bien qu’on se distingue en faisant comme les autres. Le rapprochement avec la mode s’impose, d’autant que la consommation contribue désormais à l’offre de marqueur identitaires. Et c’est donc en multipliant les allégeances que l’on tend vers l’unique. Le choix est vaste, entre formations identitaires concentriques (Français, Breton, l’une spécifie l’autre) et formations disjointes ou sécantes (Français et musulman). Les migrations, les conversions, la chirurgie, la psychanalyse et toutes sortes de prothèses atténuent les distinctions entre identité reçue (ou subie), choisie et « consommée ».

On peut considérer l’identité de deux façons. Soit de l’extérieur, à la manière de l’ethnologue, du sociologue ou de l’historien. Elle est alors mise à distance, tel un objet que l’on observe et décrit ou dont on s’attache au contraire à montrer, si l’on peut dire, l’inanité. Après avoir beaucoup investi dans la construction des identités, nationales en particulier, les intellectuels s’attachent plutôt de nos jours à les déconstruire. La question de la frontière de l’identité est alors ramenée à quelque chose de connu, frontières territoriales ou frontières « virtuelles » attachées à une définition : ceux qui satisfont aux propriétés sont « dedans », les autres « dehors ».

L’autre approche est celle du sujet, aux prises avec son ou plutôt ses identités : « suis-je et si oui, qui suis-je ? ». Pour être socialement constituées, les identités collectives n’en sont pas moins, osons le dire, toujours éprouvées par un sujet. « Être » (un) catholique, par exemple, ce n’est pas la même chose qu’ « être » un loup ou même un primate supérieur, quand bien même cette « propriété » serait héritée. C’est se sentir, sinon se construire comme tel : la burqa, comme marqueur identitaire, n’habille pas un groupe mais une personne dont on aurait tort de croire qu’il, ou plutôt elle, ne sait pas ce qu’elle fait et manifeste en exhibant ce masque qui ne cache que pour mieux montrer.

A vrai dire, le discours de l’identité entrelace le plus souvent ces deux approches, de manière exemplaire lorsqu’un ethnologue entreprend d’observer sa propre tribu ou qu’un ministre nous invite à nous interroger sur notre identité nationale. Cette pluralité d’appartenances et d’allégeances (et de dissidences aussi) engendre logiquement des confrontations : le citoyen s’acquitte volontiers de l’impôt, mais l’homo œconomicus rechigne. En moi, le catholique et le républicain ne coexistent pas sans débats. Et pourtant, à la différence d’un empire ou d’une cité, le sujet est « un » sans avoir besoin de référence transcendante (extérieure) pour se constituer. En termes médiologiques, il échappe à l’ « axiome d’incomplétude ». En d’autres termes encore, il est sans frontières : sauf cas extrême et pathologique, ma conscience est sans couture ni suture, sinon avec mon « inconscient » (et il m’arrive aussi, en situation, d’ « oublier » telle ou telle de mes identités), mais c’est une autre histoire.

La conscience est comme le champ visuel. Celui-ci n’est pas une image encadrée vue par un troisième œil extérieur, il est saisi sans distance et, bien que limité (je ne vois pas ce qui se passe derrière moi), il n’a pas de bords : limité et pourtant sans « frontière » [1]. Comme le dit parfaitement Raymond Ruyer, à la virgule près : il n’est pas vu, il est, vu. De même, la conscience est limitée dans le temps, mais sans « frontière temporelle ». Le sujet n’en franchit aucune, non seulement quand il naît et meurt, mais même quand il s’endort et se réveille. Cette singulière propriété du sujet n’est sans doute pas étrangère au vain désir d’abolir toute frontière… dans le monde « extérieur ».

Affrontements sans frontières : comment expliquer ce défi à l’étymologie ? Il faut prendre de la hauteur (géométrique) pour discerner les frontières de l’Hexagone, sur la carte ou sur le territoire si elle y est tracée. De même, je dois « prendre de la hauteur » m’élever au-dessus de ma « condition de Français » pour me saisir en tant que Français, pour m’interroger, à l’occasion, sur cette identité, en discerner le contenu et les limites quand je me la représente (voir notre critique de Joseph de Maistre).
Mais cette prise de distance n’est que mentale, « réflexive » : inutile de sortir de soi-même pour se voir en tant que Français, républicain, catholique, ouvrier… C’est cela même un « sujet » : un être qui s’éprouve, s’analyse, se juge ou se repent, sans distance, dans une parfaite unité plurielle, et seulement par métaphore « outré » ou « hors de soi ».

Les Lumières eussent été mieux inspirées de miser moins sur la « raison » et ses raisonnements et davantage sur cette capacité réflexive qui fait l’économie de toute « révélation ». A défaut, notre laïcité – ce pur « produit » des Lumières, justement – risque fort d’être considérée comme la religion (de la Raison, de la Nation ou de la République majuscules) qui aurait, provisoirement, triomphé de toutes les autres. De surcroît, la laïcité ainsi recadrée ne blesse nullement le croyant puisqu’elle laisse ouverte une question encore irrésolue : d’où « provient » le sujet ? Au produit de l’Évolution (avec la majuscule qui sied à cette divinité inavouée), on peut préférer un être à l’image de Dieu sans offenser personne. La foi, l’espérance et la charité y trouvent leur compte.

Affranchi de l’axiome d’incomplétude (Debray), le sujet est comme une cité ou un empire idéal. Et du reste, la devise de l’empire américain (« e pluribus unum ») lui convient mieux qu’aux États-Unis, tout striés de frontières. De son côté, la devise européenne (« In varietate concordia ») requiert parfois une assistance psychologique, mais quand la conscience d’un sujet est vraiment déchirée, un diagnostic se dessine en même temps qu’une frontière : schizophrénie. La littérature nous en offre une démonstration par l’absurde.

Notes

[1On ne change rien en substituant au champ visuel l’aire visuelle du cerveau : aucun troisième œil n’est nécessaire pour « voir » celle-ci, ou alors on se trouve entraîné dans un processus absurde de régression à l’infini

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