« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

Accueil > Philosophie > Mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie

Parerga

Mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie

Paul Soriano, jeudi 17 mars 2011

On connaît la célèbre déclaration de Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France : « Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Cette phrase qui a troublé plus d’un fervent des Lumières est pourtant une bourde, une assertion qui se réfute elle-même. L’homme, Maistre l’a bel et bien rencontré, non pas à son insu mais intimement, puisque cet homme c’est lui-même s’éprouvant Savoyard et donc un peu Français et un peu Italien et même un peu Persan quand il lit Montesquieu. Et il n’y a là nulle « abstraction », nulle référence à une « espèce humaine » incluant indifféremment Maistre et Jean-Jacques Rousseau, les Français et les Persans. C’est un sujet qui « se voit » et s’éprouve le plus concrètement, humain très humain, nullement tenu d’accéder à quelque « place de Dieu » pour en être informé. Pour le coup, ce sont plutôt les catégories de Français et d’Italien qui paraissent un peu abstraites.

Surprenante irréflexion chez un auteur qui cite volontiers saint Paul et multiplie les observations mieux inspirées, par exemple sur la Constitution de 1795 qui motive son propos. On le suit volontiers quand il affirme qu’ « une constitution qui est faite pour toutes les nations, n’est faite pour aucune » ou qu’à la question « Qu’est-ce qu’une constitution ? » il répond : « Étant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent ». Voilà qui paraît fort sage, mais d’une sagesse pas très « nationale », justement ! Surpris en état de contradiction, notre homme est maintenant pris en flagrant délit d’universalisme aggravé. Maistre – horresco referens – est un homme des Lumières ! Et ce n’est pas nous qui le disons, c’est lui.

Tiré de : Les frontières de l’identité

Voir en ligne : Joseph de Maistre

SPIP | | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contact