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« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Médium 13

Prothèse

Un concept

Paul Soriano, vendredi 1er août 2008

L’acception médicale de « prothèse », la plus courante, désigne une pièce ou appareil destiné à remplacer partiellement ou totalement un organe ou un membre défectueux ou absent.

[sommaire]

Définitions

On trouve dans le Trésor de la langue française (TLF) cette précision : « A. Chir. Orthop. 1. Pièce, appareil destiné à reproduire et à remplacer aussi fidèlement que possible dans sa fonction, sa forme ou son aspect extérieur un membre, un fragment de membre ou un organe partiellement ou totalement altéré ou absent (d’apr. SOURNIA 1973). Prothèse externe, interne ; prothèse acoustique, auriculaire, cardiaque, oculaire (synon. œil de verre), orthopédique, osseuse ; prothèse de la hanche ; prothèse articulée ; plaque de prothèse. »
Par extension métonymique, prothèse définit aussi l’opération plastique « destinée à remédier à une difformité congénitale ou accidentelle » ainsi que l’activité professionnelle assurant la fabrication et l’application des techniques et appareillages de prothèse, surtout en dentisterie.
L’étymologie grecque recèle une ambigüité, entre prosthesis, action d’ajouter, de mettre devant et prothesis, proposition. Les prothèses dont nous traitons ici seraient donc plutôt des prosthèses, dont l’usage a fait disparaître le s, au risque de confusion. Prosthèse désigne plutôt désormais une petite prothèse linguistique : « l’adjonction, à l’initiale d’un mot, d’un élément (lettre, syllabe) non étymologique, sans modification sémantique, tel le « e » à l’initiale des mots commençant par les groupes consonantiques « sp », « st », « sk » (étoile pour stella, épaule pour spatula, écu pour scutum…) » (TLF).
Une acception spéciale devrait séduire le médiologue : « Archit. “Petite abside latérale du sanctuaire des églises grecques ; un petit autel portatif y sert à préparer les saintes espèces nécessaires à la célébration de la messe” (Vogüé-Neufville, 1971). Autel de la prothèse. » (TLF). On n’est pas loin de l’Arche et de son « Dieu portatif » chers au fondateur de la médiologie.
Revenant à l’acception courante, on pourra s’affranchir de la restriction médicale orthopédique en constatant simplement qu’il « manque » toujours quelque chose à l’homme : des ailes pour voler, un œil de lynx, une mémoire d’éléphant, un bonheur sans nuages, etc.
Bien qu’absent de l’Abécédaire [1] le terme est récurrent dans la littérature médiologique, souvent sous la forme adjective « prothétique » :
« Je m’intéresse à des systèmes techniques, à des machines, à des engins, à des supports, à des substrats, à des appareils, à des prothèses… Pour la médiologie, il y a un socle ou un a priori, un point de vue qui est le caractère essentiel de la prothèse. » (Régis Debray, entretien, http://www.revueah.be/debray.htm).
« Dieu prothétique, l’homme ne s’élève à la condition divine qu’en allant vers le “bas”, par adjonction d’organes de suppléance, de facultés matérialisées… « Dieu prothétique, l’homme n’accède à un commencement d’immortalité que par ses prothèses. Et l’esprit à la durée, que par la matière où il passe et qui l’empêche de passer. » [2].
Quant au fameux point de vue médiologique, il consiste peut-être à adopter un regard prothétique sur des objets que l’on situe ordinairement dans un registre plus noble (le livre) voire sacré ou saint (l’Arche d’alliance ou… l’autel de la prothèse) : le prothétique sous le prophétique.

Prothèse et technique

La prothèse se distingue de l’objet technique par excès et par défaut. D’une part, toute prothèse n’est pas un dispositif technique à proprement parler (un artefact) : ce peut être un animal, voire un être humain, même si la technique n’est jamais bien loin, comme le montrent ces prothèses mixtes que sont la chaise à porteur ou simplement le cheval, ferré, sellé (et dressé). D’autre part, la prothèse n’assume pas toujours la fonction utilitaire généralement associée à la technique, elle répond très souvent aussi à une motivation esthétique.
Voilà qui suggère une autre distinction plus intéressante : la prothèse serait un objet technique (lato sensu), mais considéré du point de vue du sujet. Mieux : la conjonction prothétique d’un animal homo sapiens et d’une chose transforme le premier en sujet et la seconde en objet.
« C’est le fait d’élire, par le regard ou par la main, une chose, qui la transforme en objet. (…) Mais ce n’est pas encore suffisant. Car l’objet, sitôt différencié comme tel par le regard, la main ou la pensée, peut perdre aussitôt ce statut et être vécu comme partie constitutive du sujet. Une prothèse de hanche, par exemple, est un objet pour le chirurgien qui la pose et elle l’est aussi pour le malade qui va la recevoir si on la lui montre avant l’intervention. Mais, quelques mois plus tard, elle est normalement perçue comme une partie intégrante de lui-même. » (…) « Son environnement d’objets est ce qui fait exister un sujet comme tel. Enlevez brutalement à quelqu’un ses vêtements, sa maison et tous les objets qu’elle contient et vous produirez probablement chez lui des troubles de l’identité… » (Serge Tisseron, Abécédaire, entrées « objet » et « environnement »).
Leroi-Gourhan « fait découvrir dans l’objet fabriqué un élément constitutif du sujet fabriquant, l’histoire de ses outils devenant celle-là même de l’espèce… » (Debray « Histoire des 4M », Cahiers de médiologie n° 6, p.22).
« L’homme n’est homme que dans la mesure où il se met hors de lui, dans ses prothèses. Avant cette extériorisation, l’homme n’existe pas. (…) Homme et technique forment un complexe, ils sont inséparables, l’homme s’invente dans la technique et la technique s’invente dans l’homme. Ce couple est un processus où la vie négocie avec le non-vivant en l’organisant, mais de telle manière que cette organisation fait système et a ses propres lois. Homme et technique constituent les termes de ce que Simondon appelait une relation transductive : une relation qui constitue ses termes, ce qui signifie qu’un terme de la relation n’existe pas hors de la relation, étant constitué par l’autre terme de la relation. » (Bernard Stiegler, « L’inorganique organisé », Cahiers de médiologie n°6, p.190).
Giorgio Agamben [3], partant de la notion plus étendue de « dispositif [4] » (toute prothèse est un dispositif, mais l’inverse n’est pas vrai) adopte un point de vue très proche mais plus radical. Il propose en effet une « partition générale et massive de l’être en deux grands ensembles ou classes : d’une part les être vivants (ou les substances), de l’autre les dispositifs à l’intérieur desquels ils ne cessent d’être saisis… » (p. 30). « Entre les deux, comme tiers, les sujets. J’appelle sujet, ce qui résulte de la relation, et pour ainsi dire, du corps à corps entre les vivants et les dispositifs. (p.32). Du coup, « un même individu, une même substance, peuvent être le lieu de plusieurs processus de subjectivation : l’utilisateur de téléphones portables, l’internaute, l’auteur de récits, le passionné de tango, l’altermondialiste, etc. »

Comportement/fonctionnement

En définitive, une prothèse peut être vue comme l’intégration d’un comportement et d’un fonctionnement, d’une cause finale et d’une cause efficiente, via la cause matérielle et la cause formelle de la prothèse en tant qu’objet. Pour être forte, l’intégration n’est pas nécessairement organique (la plupart des prothèses sont « débrayables »), elle est en fait subjective, psychologique.
Le caractère débrayable de la prothèse est du reste précieux à bien des égards. Il facilite sa réparation ou son remplacement. Il favorise son évolution (le fabricant de prothèses la considère comme une chose ouverte à tous les perfectionnements) et aussi, de la part du sujet, le détournement d’usage, autre source d’inventivité (le prothétique est poétique). Et enfin, la transmission :
« Or, du fait que cet outil est une extériorisation de la vie dans un organe qui n’est pas vivant lui-même, lorsque le tailleur d’outil meurt, l’expérience individuelle conservée dans sa mémoire nerveuse trépasse sans doute avec lui, mais, son outil restant, la trace de son expérience ou une partie de son expérience demeure dans l’outil. En récupérant son outil, son descendant hérite d’une partie de son expérience. » (Bernard Stiegler, « Leroi-Gourhan : l’inorganique organisé », Cahier de médiologie n°6, p.191).
La question de l’intégration est critique en ce sens que performance et fiabilité ne vont pas toujours de pair : une forte intégration (la « concrétisation » de l’objet technique au sens de Simondon ?) optimise à la fois la performance et l’élégance du dispositif mais l’expose au « risque systémique » (la panne d’un seul élément affecte l’ensemble). Et ce qui est vrai pour MO (matière organisée) l’est aussi pour OM (organisation matérielle) : le cloisonnement, d’un parti politique par exemple, désigne à la fois un défaut d’organisation et une sage précaution contre les incursions de l’ennemi et les trahisons.

Corps prothèse ?

Le corps serait-il la mère de toutes les prothèses, étant le site où s’articulent de la manière la plus immédiate comportements et fonctionnements, comme le révèle déjà le vocabulaire des prothésistes : bras, œil, dents, oreillette, cerveau (électronique) ?
La notion de corps-prothèse est d’autant plus tentante que si l’on régresse dans la chaîne du vivant on rencontre des êtres de plus en plus dépourvus de prothèses mais capables de remplir, sans organes sensoriels ou moteurs spécialisés, la plupart des fonctions qui requièrent ces organes chez les animaux soi-disant évolués. Dans cette perspective, l’homme serait l’animal condamné à faire usage de prothèses, naturelles et artificielles, pour communiquer, transmettre ou simplement exister : d’où la médiologie. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? De tous les primates encombrés d’un corps, homo sapiens affiche toutefois de meilleures performances adaptatives, grâce justement à une moindre spécialisation générale et cérébrale due à la faute d’Épiméthée corrigée par le don de Prométhée.
Les membres à l’évidence mais aussi les autres organes fonctionnent, et même le cerveau… Mais si le corps lui-même est prothèse, de qui, de quel sujet est-il donc la prothèse ? Comment est-il « mon » corps [5] ?
Voyez le « cerveau dans la cuve [6] », cette expérience de pensée que les progrès techniques rendent de plus en plus réalisable : à partir de quand un être humain perd-il son « identité » lorsque, tout en le maintenant en vie, on le dépouille progressivement de ses prothèses naturelles, y compris des parties de son cerveau affectées à la commande des prothèses éliminées ? Ce cerveau résiduel ressemblant davantage à une masse de cellules primitives qu’à un corps, l’expérience en question revient peut-être tout bonnement à opérer la régression dans la chaîne du vivant…
C’est aussi une version chirurgicale de la variation eidétique [7] chère aux phénoménologue.
Fuyant les paradoxes et autre apories de la philosophie du sujet, on se contentera de hasarder que tout se passe comme si le corps était la prothèse de l’homoncule cérébral (la représentation du corps sur les régions sensori-motrices du cortex), un homoncule du reste dépourvu de… cerveau, ce qui nous épargne les régressions à l’infini, du genre : où est donc le troisième œil qui voit l’image corticale de ma vision [8] ?
Loin de ces expériences infernales, la spécificité du corps vivant comme prothèse est bien plus joliment exprimée par la chorégraphe Karine Saporta citée dans le CMG (p. 377) :
“Les danseurs ne font pas l’art. Ils sont l’art. Ils sont dans l’œuvre absolument confondus avec l’œuvre. Ils en sont la chair. Ils sont la chair de leur art.”… “Serions-nous incompatibles… avec les multiples transferts de la mémoire sur des supports non humains si efficaces aujourd’hui dans quelques autres domaines ? Notre rapport à la mémoire est “archaïque” au sens noble du terme [9]…”
Elle ne croit pas si bien dire, Karine Saporta ! Ce qui est vrai du danseur l’est a fortiori de tout embryon. A-t-on bien songé au prodige d’un embryon qui se développe, à la fois agent et objet de ce développement ? Mieux : cet « x » (embryonnaire) qui « produit » son propre organisme est le même qui, devenu adulte et social, produira aussi, indirectement, des prothèses.
« …Mais son propre corps, on y revient toujours… C’est lui qui borde nos jouissances, comme il prescrit leur rythme et leur ergonomie à nos chaînes techniques. Au théâtre (C.M. 1) comme à bicyclette (C.M. 5) le corps est au centre de la machine, et ce moteur est à la fête. Dans l’énonciation, c’est lui qui pilote et cadre la plupart des messages à coups d’indices, d’effets de présence et d’aura. Pour réchauffer une représentation en général, il est recommandé d’y injecter un peu de corps (la "ligne chair"). Extravasé et prolongé de mille façons dans les prothèses techniques et médiatiques, le corps reste l’alpha et l’oméga de la plupart des circuits. N’est-il pas au centre du monde propre de chacun ? On le fuit, on le complique, on le sophistique, on l’oublie ­ et c’est encore autour de lui que ça tourne. Avec le développement des NTIC on saura de moins en moins ce que peut, ce que veut, où commence et où finit un corps. » (Daniel Bougnoux, Abécédaire médiologique, « Corps (humain). Le premier, l’irréductible médium »).

Langage prothèse : à la place de…

Peut-on identifier des rapports significatifs entre la prothèse et le langage, ses signifiants, ses mots et ses jeux, ses discours ? A tout le moins, dans sa fonction performative, il offre un instrument de commande pour activer des prothèses vivantes (« hue ! »… « conduisez-moi porte Maillot ! ») et, de plus en plus couramment, les prothèses artificielles obéissant aux commandes vocales.
On peut aller plus loin en activant l’une des trois notions attachées à la prothèse orthopédique : la substitution, « à la place de ». Suivant la genèse du langage selon Kojève lecteur de Hegel, l’essence d’une chose est arrachée à son hic et nunc (son existence concrète, en acte) pour être rattachée à une autre chose, le signifiant : c’est ainsi que l’ « essence » (de la chose) devient le « sens » (du mot). Il en résulte que le mot est désormais utilisé « à la place de » et peut être requis, même en l’absence (manque) de la chose, non seulement pour évoquer cette chose-là, mais aussi pour combiner toutes sortes de discours et autres jeux de langages.
D’où au moins deux sortes de « prothèses discursives », référentielles et performatives. Dans les premières, le discours est produit « à la place » du réel, effectif ou fictif. Les secondes agissent, font agir ou déterminent l’action, soit directement soit médiologiquement, par l’intermédiaire d’autres dispositifs ou prothèses, matériels et institutionnels, visant la production, la maintenance, la diffusion, et le stockage des discours. Le tout peut être vu comme une « sorte de cortex sur-individuel et sur-organique, culturel et social... » (Raymond Ruyer [10]). Parcours prothétique : du scribe entaillant sa tablette d’argile à l’internaute animant ses avatars dans Second Life.

Typologie

Ébauchons une taxinomie des prothèses.
Laissant ouverte la question de savoir si mon corps est une prothèse pour « moi », il n’en demeure pas moins qu’il existe des prothèses constituées par un être vivant (animal ou humain). D’autres sont soit de purs artefacts soit une combinaison des deux (la chaise à porteur, déjà évoquée). Et compte tenu de ce que nous avons dit des rapports entre langage et prothèses, ces dernières participent donc aux trois règnes : les êtres vivants, les objets et les signes.
Du côté du matériel, les prothèses commencent avec les objets. Les outils sont des « objets servant à agir sur la matière dont la force motrice est fournie par le corps humain (tournevis) tandis que les instruments sont la prolongation de nos organes des sens (lunettes, phonographe…). Les appareils (artefacts complexes qui ne font qu’utiliser l’énergie) se distinguent des machines, instruments qui transforment une énergie fournie par le milieu extérieur : horloge, machine composée, machine-outil (machine qui a rapport à un but). Le mécanisme, moyen par lequel une machine remplit son office (règle un mouvement communiqué du dehors, embrayage) est distinguée du moteur qui fournit la force motrice – animale (cheval, bœuf), hydraulique (moulin à roue), mécanique (vapeur) ou humaine.
La catégorie « machines » suggère de distinguer les prothèses de nature mécanique, énergétique ou informationnelles, mais là encore la plupart des prothèses évoluées combinent les trois types, comme c’est le cas de manière exemplaire pour l’automobile. Plus généralement, les technologues mettent en évidence une convergence technologique : informatique, télécommunications, médias dans le cas d’Internet.
Les mémoires forment sans aucun doute la plus vaste catégorie de prothèses dans la mesure où tout organe, naturel ou artificiel, peut être considéré comme une « mémoire », une fonction matérialisée. Et entre comportement et organe s’intercalent des formations intermédiaires, des « programmes [11] » : un rite par exemple peut être décrit comme un comportement figé (mémorisé) en fonctionnement. Ou encore ces techniques du corps, « techniques sans objets matériels qui en soient l’instrument ou le résultat (façons de nager, de marcher, de manger, de jouer, etc.). En d’autres termes : mouvements musculaires traditionnels socialement appris et transmis. » (Abécédaire).
D’un point de vue sémiologique, certaines prothèses ressemblent à des « indices », solidaires de ce qu’ils indexent (simple prolongement d’un organe avec lequel elles forment un tout indissociable, telle une jambe de bois) mais les plus intéressantes s’apparentent plutôt à des « symboles », débrayables et susceptibles de satisfaire des motivations (comportements) diverses : bâton de pèlerin, par exemple. C’est ainsi qu’aux cinq façons d’utiliser une voiture (selon Serge Tisseron : pour aller plus vite d’un point à un autre ; pour explorer une région ; pour flâner ; pour le frisson de la vitesse ; ou enfin pour le plaisir d’être emmené avec d’autres), on peut ajouter : pour frimer, pour draguer, etc.
Selon le nombre des usagers et le type de relation établie, aux prothèses singulières, individuelles, collectives, on pourrait ajouter des « systèmes » (systèmes de transport, par exemple) ou même des « milieux », dont l’usager est l’homme quelconque ou l’homme foule :
« Les objets forment autour de tout sujet des cercles concentriques allant de l’espace le plus intime à l’espace public partageable. Ces cercles d’objets sont les enveloppes de l’identité… . Ils la fondent (ce sont les supports d’inscription), ils la protègent (du vêtement au répondeur téléphonique en passant par le bunker), et ils l’élargissent (ce sont les supports de communication). » (Serge Tisseron, Abécédaire, « identité »).
« Il est important pour chaque organisme vivant de disposer de cet espace tampon ou transitionnel, qui n’est ni dehors ni dedans, ni de l’objet ni du sujet, ni réel ni irréel mais entre ­ et nous passons une bonne part de nos vies à perfectionner un pareil espace. Chacun, dans cette mesure, reçoit des appareils d’information ses propres messages inversés. (Daniel Bougnoux, Abécédaire, « externalisation »).
Question : quel genre de prothèse est la bombe atomique, prothèse dissuasive, et dont Raymond Ruyer nous dit que « l’idée ou le fantôme de cette machine plane comme un dieu monstrueux sur l’homme-foule et il en fait un être terrorisé et dangereux. » [12] ?
La principale caractéristique commune aux prothèses « médiologiques » est leur structure ternaire : sujet-objet-sujet. Pour le reste la catégorie est d’autant plus hétérogène qu’elle inclut des prothèses qui ne sont médiologiques qu’en partie (la plupart des moyens de transport, par exemple). On trouve néanmoins des analyses systématiques, notamment dans le Cours de médiologie générale.
Mentionnons les prothèses imaginaires, intermédiaires entre le magique et le prothétique (bottes de sept lieues, tapis volant, machines à remonter le temps…) qui sont comme des hommages du vice idéaliste à la vertu matiériste.
Et pour conclure : la prothèse des prothèses, c’est bien sûr l’argent qui permet de se procurer toutes les autres.

De l’autonomie (des objets) à l’aliénation (des sujets)

Le thème de l’autonomie des « outils » (fonctionnement) par rapport au « geste » (comportement) est récurrent dans la littérature médiologique.
« Chez l’animal, le geste et l’outil se superposent, sans décoller, dans l’organe physique. Chez l’homme, l’outil prolonge le geste et s’en détache. Ce détachement, ou cette extériorisation matérielle des facultés humaines, “sorties” en quelque sorte du corps et se mettant à vivre d’une vie autonome dans une succession d’outils et de machines, définit autant que le langage le critère d’humanité. (…) L’outil survit à l’organe. » (CMG, p.75).
« L’analyse des techniques montre que dans le temps elles se comportent à la manière des espèces vivantes, jouissant d’une force d’évolution qui semble leur être propre et tendre à les faire échapper à l’emprise de l’homme. » (Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, cité dans le CMG p.201).
On va jusqu’à envisager la substitution des dispositifs techniques au corps-prothèse, cerveau compris :
« L’homme a ainsi extériorisé dans divers appareils (…) son bras, sa jambe, son œil, son système nerveux, son cerveau moteur, puis son cerveau calculant, bientôt pensant, et un jour viendra sans doute où se retrouvant intégralement en dehors de lui-même, et mieux doté qu’à l’origine, l’individu se trouvera “embarrassé par cet appareil ostéomusculaire désuet, hérité du Paléolithique” (Leroi-Gourhan), fossile physique vivant mais superflu, allongé devant ses écrans de contrôle, avec une main atrophiée, des jambes sans emploi et un cerveau ralenti. Il aura depuis longtemps quitté son “dernier véhicule”, comme dit Virilio, puisque c’est le monde extérieur qui désormais viendra à lui, dans sa bulle de verre. » (CMG, p.76).
Et cette autonomie se joue non seulement à l’échelle du sujet mais à celle de la société :
« L’objet technique se met à vivre de sa vie propre, chaque découverte libérant des effets imprévus qui déjouent les moyens d’appréhension et de contrôle tant intellectuels, des individus, que politiques, des sociétés. » (CMG, p.76).
Nul doute que le l’intégration est critique, non seulement du point de vue de la performance/fiabilité de l’objet (comme nous l’avons souligné plus haut), mais bien plus encore au niveau du « couplage » entre l’objet et le sujet.
D’un point de vue prothétique, on pourrait définir l’aliénation comme la régression extrême du comportement au profit du fonctionnement dans le couple sujet-objet : « asservissement de l’homme à la machine ». Régression extrême et pas plus car, aussi radicale soit-elle, l’aliénation implique un sujet tandis que l’aliénation d’un objet (au sens d’un transfert de propriété) en implique même deux. En d’autres termes : pas d’esclave sans maître, pas de maître sans esclave [13].
On ne sort donc pas de notre définition « subjective » de la prothèse.
En fait, il existe deux modes très différents d’aliénation prothétique, l’un assez évident l’autre beaucoup plus ambigu.
Une prothèse, on l’a vu, peut être constituée par un être humain, non seulement un animal homo sapiens, mais aussi un sujet humain de plein exercice, soit au sens humaniste (doté d’une âme) soit au sens technique rencontré ci-dessus (lui-même équipé de prothèses). L’aliénation est ici évidente dès lors que l’homme est réduit à son statut d’animal, le sujet traité en esclave ou, pire encore, instrumentalisé : un comportement dégradé en fonctionnement, de manière délibérée et même de mauvaise foi (car personne, pas même Aristote, ne saurait vraiment douter de l’humanité de l’esclave).
Renversement prophétique donc : quand l’homme qui devient le prolongement d’un dispositif prothétique ou quand la propriété des moyens de production (des prothèses) vaut pouvoir sur les hommes qui, désormais, servent les prothèses.
L’autre forme d’aliénation est plus affligeante encore puisqu’elle affecterait le Maître en personne, sujet de la prothèse. Ici, la dialectique du maître et de l’esclave (mécanique) prend un tour accablant puisque non seulement le premier en vient à dépendre du second, mais il en est de surcroît soit inconscient soit même satisfait (servitude volontaire à l’égard des machines), et cela alors même qu’il n’en peut espérer aucune espèce de reconnaissance ! Cette acception de l’aliénation technicienne nourrit une abondante littérature : Jacques Ellul, analysant le système technicien pour ne citer qu’un nom.
Serge Tisseron (voir les entrées « désir » et « humanisme » de l’Abécédaire) semble réunir les deux acceptions, le « désir d’être une chose qui habite tout homme » pouvant être projeté sur les autres ou sur les objets eux-mêmes : « Dans tous les cas, les étrangers, le conjoint, la conjointe, les enfants, les animaux ou les objets sont alors identifiés à la partie du soi qui aspire à être non humain et le sujet en est appauvri dans sa complexité. »
Mais cette question de l’aliénation du sujet par ses propres prothèses soulève le mêmes difficultés que celles que nous avons rencontrées à propos du corps-prothèse (aliéné dans mon corps ?), difficultés qui tiennent, au fond, en une seule et simple question : qui, au juste est aliéné ? Mais l’absence de réponse ne vaut pas réfutation de la question : car qui ne s’est senti personnellement humilié et offensé par une panne, une maladie, une migraine, un lapsus, comme si ma voiture, mon corps, mon cerveau et même ma parole « me » devenaient étrangers ? Tant que nous subirons ces épreuves, il nous faudra bien faire avec le sujet et répondre au philosophe qui prétend nous en défaire ce que les Athéniens répliquèrent à Paul : « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois ».

Conclusion

Malgré les précautions prises, il semble bien que notre prothèse a fini par prendre une extension abusive, au point de menacer sa consistance sémantique. Rien de surprenant à cela : les notions élémentaires attachées à la plus humble des prothèses (orthopédique) forment en effet un attelage prompt à s’emballer : du manque au désir, de la substitution au symbole, de l’oubli (de la prothèse [14]) à l’inconscient.
Pour éviter tout dérapage, on s’en tiendra donc au point de vue prothétique, histoire d’élargir le regard médiologique à ces couples sujet-objet, détachables sur la table d’opération mais indiscernables dans l’action : pas plus de couteau sans lame (fonctionnement) que de couteau sans manche (comportement).

Notes

[1Abécédaire paru dans le Cahier de médiologie n° 6, « Pourquoi des médiologues ». Noté « Abédédaire » dans la suite.

[2Régis Debray, Cours de médiologie générale, p.67 et 75. Les références à cet ouvrage sont notées CMG dans la suite.

[3Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif, trad. Martin Rueff, Paris, Rivages poche, 2007.

[4« … j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Pas seulement les prisons donc, les asiles, les panoptikon, les écoles, la confession, les usines, les disciplines, les mesures juridiques, dont l’articulation avec le pouvoir est en un sens évidente, mais aussi le stylo, l’écriture, la littérature, la philosophie, l’agriculture, la cigarette, la navigation, les ordinateurs, les téléphones portable et, pourquoi pas, le langage lui-même, peut-être le plus ancien dispositif dans lequel, plusieurs milliers d’années déjà, un primate, probablement incapable de se rendre compte des conséquences qui l’attendaient, eut l’inconscience de se faire prendre. » (Giorgio Agamben, op. cit. .31-32).

[5« Ce corps, mon corps, inexplicablement se refuse. Il a son existence à lui, son rythme, son savoir. Mon corps va pour ainsi dire sans moi. Il croît, s’organise, lutte, se restaure, s’use et vieillit sans moi. Il meurt sans moi. » (Roger Munier, Le Seul, Deyrole Editeur, 1993, p.44).

[6Le « paradoxe du cerveau dans une cuve » du philosophe Hilary Putnam (Raison, vérité, histoire, éd. de Minuit, 1984) a un objet plus précis : il s’agit de savoir si ledit cerveau peut penser qu’il est un cerveau dans une cuve… On connaît une version plus poétique de Paul Valéry : « Voir sans yeux, vivre sans chair, toucher sans doigts, agir sans acte, savoir sans apprendre, se mouvoir sans mobile ; et surtout, mourir sans mourir, voilà le principe et l’étrange principe. »

[7Modifier idéalement les propriétés d’un objet empirique pour découvrir intuitivement l’essence.

[8Le philosophe Raymond Ruyer propose à cet égard un usage remarquable de le virgule philosophique. Le champ de vision n’est pas vu (par un troisième œil, métaphysique) mais il est, vu (la virgule change tout).

[9Cette excursion chorégraphique (tirée du CMG p.377) fait penser à l’admirable et très médiologique définition du tango : un désespoir qui se danse.

[10Raymond Ruyer, L’animal, l’homme, la fonction symbolique, Gallimard, 1964, p.102.

[11« La grande question de Leroi-Gourhan, c’est la mémoire. Et il la rencontre dans la technique. Et comme il lie la technique à l’histoire de la vie, sa pensée de la mémoire est aussi une pensée du programme, qu’il soit cosmique, génétique, socio-ethnique ou cybernétique (Bernard Stiegler, « Leroi-Gourhan : l’inorganique organisé », op. cit. p.187).

[12« Max et Butler ou technologie et finalisme ». Revue de Métaphysique et de Morale, 55e Année, n°3, Juillet-Septembre 1950).

[13En dépit de la définition hégélo-kojévienne du bourgeois comme esclave sans maître ou maître sans esclave : en fait, esclave-maître du… Capital.

[14De même : « une bonne transmission est une transmission qui s’efface, et plus technicisée elle sera, mieux elle saura se faire passer pour naturelle. » (R. Debray, « Histoire des quatre M », Cahier de médiologie n°6. p.21).

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