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Médium 26

Santé : nouvelles techniques, nouvelles croyances

Introduction par Monique Sicard et Paul Soriano

Paul Soriano, vendredi 18 mars 2011

Pourquoi un numéro de Médium sur « santé, nouvelles techniques, nouvelles croyances » ? Parce qu’un médiologue s’intéresse aux machines et aux transformations que l’usage des machines imprime à nos croyances dans le vrai, le juste ou l’efficace, tout comme à notre confiance dans ce qui fait autorité. Parce qu’il s’intéresse également aux transmissions du savoir et des pratiques spécialisées et donc aux supports et aux institutions qui organisent cette traversée du temps.

En matière de santé, les révolutions techniques en cours affectent l’autorité médicale, de manière du reste assez confuse.

Certes, la vie en bonne santé requiert un corps qui « fonctionne », ce corps à tant d’égards semblable à une machine. Dans cette perspective, la médecine devrait s’attacher à « réparer » les pannes du corps défaillant. Mais aussitôt surgissent des objections « psychosomatiques » fondées sur les interférences entre le corps et l’esprit – on dirait plus volontiers aujourd’hui le « moral ». Passe encore que les pannes du premier perturbent le second, mais quid de l’inverse, quand le sujet somatise, comme on dit, son mal-être ? La santé, disait à peu près Canguilhem, ce n’est pas quelque chose que l’on sait mais plutôt quelque chose que l’on sent.

Or les symptômes d’une crise de confiance se multiplient. Les « urgences » ne font plus face à l’affluence, on découvre les maladies nosocomiales, celles que l’on attrape à l’hôpital - un peu comme si, lors d’une visite à l’agence, le banquier vous dépouillait de votre portefeuille. Des fonds d’investissement avides lorgnent sur les chaines multinationales de cliniques (cure business) ou les établissements qui accueillent les personnes dépendantes (care business). Et tandis que la Sécu réduit ses remboursements, l’industrie pharmaceutique délocalise à tout va et entreprend de breveter le vivant. Surgissent encore, on ne sait d’où (mais la rumeur le sait de source sûre), des maladies nouvelles encore difficiles à nommer (« syndrome »), entre fallacieuse précision technique (grippe A, H1N1) et appellations pittoresques (la maladie de la vache folle). Relayées par les politiques, les médias et l’Internet, ces menaces portent atteinte à la légitimité médicale quand elles se réalisent et plus encore quand elles ne se réalisent pas. Soupçonneuse ou indignée, un moment affolée puis goguenarde, mais toujours impuissante, l’opinion publique en vient à considérer sans nuance que Diafoirus est de retour. Jugement à l’évidence un peu sommaire, ignorant les millions d’actes médicaux qui se déroulent chaque jour impeccablement de bout en bout, dans le silence des médias.

On peut néanmoins, dans cette situation, discerner trois effets médiologiques, ainsi qualifiés parce qu’ils affectent les dispositifs complexes des médiations de la santé : 1/ un « effet jogging » qui ranime d’anciens usages, à rebours de la marche triomphale du progrès ; 2/ un « effet wiki » qui fait émerger un « savoir de la foule » face au règne des experts ; 3/ un « effet Google » enfin qui dilue ces oppositions dans une hybridation générale des savoirs et des pratiques.

L’effet jogging, face aux techniques de pointe, désigne un retour aux médecines traditionnelles. « Rétrovolution », « primitivisme » [1] ? Ce retour, toutefois, outre qu’il ne réfute pas nécessairement le progrès (les joggeurs ne s’interdisent ni l’automobile ni l’avion), vise moins les remèdes de bonnes femmes et autres rebouteux de nos provinces que des usages plus exotiques, la médecine chinoise, par exemple. Le relativisme culturel n’épargne pas la médecine. Ainsi, la remontée dans le temps s’enrichit d’un élargissement de l’espace que seule autorise… l’ultra-modernité.

L’effet wiki désigne la libre accumulation et consultation d’un savoir théorique et surtout pratique, toujours révisable du fait de nouvelles contributions, sur le modèle de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Là encore, cette foule savante accueille volontiers les experts qui se prêtent à l’exercice et les blogs de patients dialoguent avec les blogs de médecins.

D’où, enfin, un effet Google caractéristique d’une hybridation déjà mise en évidence à plusieurs reprises dans Médium [2] . Il n’y a pas opposition entre ceci et cela (ceci ne tuera pas cela), médecine scientifique versus médecine traditionnelle, médecine occidentale versus médecine chinoise, mais chacun picore ici et là, guidé, si l’on peut dire, par l’hétérogénéité des résultats d’une recherche sur Internet. Tapez « diabète » dans votre moteur de recherche favori et la liste obtenue illustrera cet effet mieux qu’un long discours.

Mais derrière le projet séduisant d’un patient capable ou plutôt rendu capable de se réapproprier sa propre santé, se profilent justement de nouveaux médiateurs, ceux qui indexent, organisent et mettent en forme « notre » information en général et, désormais, notre information médicale en particulier : voyez Google Health, Healthvault (Microsoft) [3] et leurs partenaires à l’écoute des mots qui disent nos maux. Sans compter les inquiétudes que suscite la perspective d’un dossier médical personnel un peu trop « partagé ».

De la totale délégation (je confie ma santé et son financement aux bons soins du médecin, de la technoscience et de la Sécu) à l’autodiagnostic et à l’automédication, l’écart est vertigineux.
En vérité, bien loin de la désintermédiation annoncée, on assiste en fait à une prolifération des médiations médicales dont la plupart ne sont pas désintéressées.

D’où une ultime question : qui sera le médiateur de toutes ces médiations ? Le sujet lui-même, le patient – mais comment le pourrait-il lorsque la maladie ou même l’angoisse affecte son jugement ? Ou, pourquoi pas, le… médecin généraliste, replacé au cœur de toutes ces tensions dont la plus opiniâtre reste celle qui, au-delà du principe de plaisir, nous incite à fuir la souffrance et la mort ?

Sommaire de la revue. Résumés.

Notes

[1Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains, Stock, "Un ordre d’idées", 2010.

[2À propos des médias (Médium 10, « Les Nouvelles hybrides »), du politique (Médium 20-21, « Nous les ligueurs »), de l’identité (Médium 24-25, « Les frontières de l’identité ») ou de la monnaie (Médium 24-25, « Les frontières de la monnaie »).

[3Apple, de son côté, s’intéresse de près à la feuille de soin électronique : vers une fse-Pad, inspirée par l’iPad ?

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