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Figures

Ceci n’est pas Emmanuel

Nouveaux leaders

Paul Soriano, 1er avril 2018

Ni de droite ni de gauche ? « Et de droite et de gauche ! », corrigea le président, par une espèce d’oxymore, aussitôt généralisé dans un non moins réussi « et en même temps ». Tout était dit.

Depuis, on attend (en vain) qu’éclate la contradiction. Mais ce n’est peut-être qu’une question de temps, en effet. Une chose et son contraire ne peuvent pas être vraies… en même temps. Mais si on laisse un peu de temps au temps, le blanc peut bien virer au noir, le « pour » succéder au « contre », et le faux devenir vraisemblable. Et dans un monde où la fréquence des processeurs informatiques se mesure en gigahertz, les cycles de l’actualité et ceux de l’histoire semblent raccourcir à proportion. En régime d’information en boucle, les vérités du jour risquent le démenti dans l’heure qui suit et les contre-vérités se propagent viralement. Les archaïsmes refleurissent, le vintage et les « retour de » font rage, et les playlists de musique écoutée en streaming enchaînent sans couture les années 90, 60, 70, etc. [1].

Dans la dernière campagne de la présidentielle, comme dans les séries à la télévision, plusieurs coups de théâtre ont relancé l’action. Mais dans la saison 2, la production a repris la main sur le scénario. Plus question de laisser les événements, et encore moins les médias, imposer leur rythme. Les événements, ça se décide et ça s’organise.

On pourrait s’amuser à recenser ce que l’heureux élu a pris et rejeté chez ses prédécesseurs, en commençant par de Gaulle bien entendu, et le « sphinx » mitterrandien ; mais aussi Pompidou, la modernité, le bon sens tranquille et « Bibiche » ; Giscard, le progrès dans le conservatisme, mais sans le côté talon rouge plastique ; Chirac, la gouaille mais bien tempérée, et la musique militaire ; Sarkozy l’activisme réactif mais sans l’agitation ; et même la familiarité hollandienne, en alternance avec la hauteur…

La combinazione, intellectualisée par notre génie national, la lourde et lente dialectique allemande dopée par le raccourci à la française. Ailleurs, le Russe Poutine se montre « dangereusement » anachronique : l’empire des tsars et celui des soviets, Romanov et Staline, les popes et la pop. Le Turc itou, avec un Erdogan islamiste et nationaliste, turc et ottoman.. Quant à Trump, il est tellement disruptif qu’on a peine à suivre. Troublants rapprochements ? Tout dépend de l’adjectif : l’anachronisme était plutôt absurde, dangereux, réactionnaire ; au fil du temps, il devient subtil, courageux, progressiste. Ça dépend…

Prenez le portrait officiel. On l’a beaucoup commenté mais l’œil du médiologue fait la différence. Car cette exposition du butin ramené par un vaisseau temporel, retour d’une exploration en médiasphères, est un vrai cours de médiologie. Déjà, la photographe s’appelle Soazig de la Moissonnière, nom qui évoque à la fois la vieille France et Star Trek. Ça commence très fort.

Une image photographique donc, exposée aux caméras de la vidéosphère, première servie. Mais cette photo se prend pour un tableau, une icône. Le règne de la parole (la logosphère) est difficile à représenter, sinon par métaphore : or, cette image est parlante, éloquente, ô combien !

Encadrés dans un fenêtre ouverte, des arbres au naturel ménagent une ouverture, où certains enthousiastes ont cru deviner le retrait de la Mer Rouge devant Moïse (vers 3 000 avec J.-C.). Atterrissons : ce qui est sûr, c’est qu’on est bien dedans-ouvert mais sans mur ni cloison. En posant dans le jardin, Hollande et Chirac suggéraient qu’ils n’avaient rien à faire dans le Saint des saints. [2].

Toujours de part et d’autre, décidément, les deux étendards. Le drapeau français est de 1830, mais chacune des trois couleurs éclaire une époque différente. Étrangement, la République laïque invoque, entre autres, saint Martin (le bleu), saint Denis (le rouge), et saint Michel (le blanc). Le drapeau européen n’est pas mécréant non plus, puisqu’il rappelle l’étendard de Notre Dame et fut adopté le 8 décembre 1955, fête de l’Immaculée Conception. Bruxelles vaut bien une messe.

Le bureau ? La faute eût été de s’y asseoir, tel un commis de l’État, un bureaucrate. Non, on s’y appuie, bras droit et bras gauche, répliquant la fenêtre, les arbres et les étendards. Un bureau fermement saisi des deux mains : pas question que le médium administratif s’émancipe.

Pour évoquer sobrement l’ère numérique, deux iPhones (2007), pas loin d’une pendule clairement analogique. 8h20 ou 20h20 ? AM ou PM ? Les deux, bien sûr, le jour et la nuit.

Graphosphère : sans surprise, des livres. Le Rouge et le Noir (pas le rouge ou le noir), 1831, l’ambition provinciale entre deux âges et l’amour d’un jeune homme pour une dame un peu plus âgée ; Les Nourritures terrestres (1897) ou la sensualité tempérée par l’intellect ; les Mémoires de guerre du général de Gaulle (1954-1959), un livre d’histoire où s’inscrire après avoir tourné la page. Du classique, avec une touche de transgression. Contrairement à Mitterrand, Pompidou, de Gaulle ou même Sarkozy, on ne se laisse néanmoins pas enfermer dans la graphosphère (la bibliothèque). La philosophie n’est qu’implicite mais hante le tableau. Identité et différance, Hegel, Heidegger, Derrida, Deleuze et tutti quanti… mais toujours à la française : Ricœur, soi-même comme un autre.

Le personnage enfin. Il sourit à demi, optimiste mais sérieux, le costard-cravate carrément austère. Une petite objection vite balayée : le teint un peu cireux et l’attitude figée (la pose lui sied moins que la marche) évoquent le musée Grévin ; mais plutôt qu’un improbable loupé de maquilleuse, lisons la prise de distance, le clin d’œil pour désamorcer les caricatures ; car il y a un soupçon d’ironie sur ce visage, comme il y a du second degré dans cette débauche de symboles.

En définitive, c’est un peu chargé, bric-à-brac, diront mauvaises langues et jaloux. Et pourtant c’est beau, beau comme la rencontre fortuite, sur un bureau élyséen, d’un smartphone et d’un encrier surmonté d’un coq. Vous avez dit « fortuite » ?

On a souligné les analogies avec le portrait officiel d’Obama. Certes, mais l’Américain est beaucoup plus cool, montre les dents, pas loin de se marrer ; l’un plutôt théâtre, l’autre plutôt cinéma, voire télé-réalité. Bref : une américan touch sur ce qui reste un portrait bien de chez nous.

L’image, à la différence de l’écrit linéaire, ignore la chronologie. On peut la lire de gauche à droite et de haut en bas, ou inversement, ou bien en diagonale, anachroniquement. Car vivre au présent, ce n’est pas vivre dans l’actualité qui vous convoque, tel un Nicolas Sarkozy, c’est plutôt annexer le passé pour le rendre présent à sa guise, souverainement maître du temps. Plus haut que Jupiter, Chronos, il faut être relativement moderne, être d’époques, au pluriel.

Globalement positive, assurément, l’innovation démocratique et républicaine nous a dérobé des vertus d’Ancien régime que le portrait en majesté dressé dans le palais rappelle à notre bon souvenir. Ce n’est pas pour son physique que l’on aime la République, tant elle peine à exhiber les preuves esthétiques de sa supériorité, habitant des demeures royales ou aristocratiques (l’Élysée, le Palais Bourbon, Matignon, construits dans les années 1720) ; ou bien des copies d’époque. À court d’histoire, nos amis américains multiplient les hommages pathétiques du vice monarchique à la vertu républicaine. Tout ce qui sépare le fake anglo-saxon, le kitsch germanique et le maniérisme italien du français authentique et de bon goût.

Alors comment retrouver ce mélange d’intimité physique et de mystère divin que symbolisent les deux corps du Roi guérisseur d’écrouelles, si lointain et si proche ? Côté physique, la poignée de main présidentielle ne soulage même pas l’eczéma, côté mystère il reste la panoplie des symboles ou sinon le rabattement désastreux sur le « normal » d’une fonction qui ne l’est guère.

Ce qu’on gagne à remplacer l’histoire de France par le roman national ? Du temps libre ! Et la concordance des temps, à volonté. L’image nous dit que ce jeune leader entreprenant tourné vers l’avenir récapitule aussi toutes les figures temporelles du chef : l’avenir pour sûr, mais aussi le passé des pères ; et même l’éternité du juge et gardien de la Loi, héros contemporain de l’interminable épopée. Sans oublier pour autant de s’inscrire dans le présent des maîtres de l’époque : un « banquier » président ? Mais c’est un avantage, à notre époque ! Il les connaît, il ne va pas s’en laisser conter ; son prédécesseur, ennemi de la finance, envoyait ce message : je n’aurai pas ma place chez les puissants dont je ne parle même pas la langue. Sans compter qu’un séjour chez Rothschild évoque Pompidou, plutôt bien coté dans la mémoire des Français, malgré le meurtre ou plutôt l’euthanasie du père.

Qu’est-ce qui peut briser cet élan, interrompre ces relances ? Pour le moment on ne sait pas, en tout cas ses adversaires n’ont pas encore trouvé. Plus dure sera la chute ? À moins de rebondir. Vous marchiez ? j’en suis fort aise. Eh bien : dansez maintenant !

Notes

[1« The time is out of joint » disait déjà Hamlet

[2No comment