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En guise de synthèse

D’Homo creator à l’homme sans qualités

Paul Soriano, 9 juillet 2021

Modifié le : 6 septembre 2021

L’homme et la machine ? Sur une Terre dévastée par l’insouciant « maître et possesseur de la nature » (Descartes), on se prend à imaginer, craindre ou espérer que Machina sapiens, la machine intelligente, prenne le relais. Il est vrai qu’après cinq siècles de Progrès et trois siècles de Lumières, le bilan est plutôt accablant et le meilleur des mondes se fait attendre.

Hélas, Machina sapiens est une chimère, une mystification : dans les temps qui viennent, il est plus vraisemblable en effet que les maîtres et possesseurs de la… technique, ces technocrates porteurs de solutions à tous les problèmes de société, exercent une hégémonie socialement correcte sur un homme sans qualités, « émancipé » des penchants et péchés originels qui faisaient de lui un être humain – trop humain ?

Au départ, une créature plutôt mal équipée, un singe nu qui doit s’habiller, mais pourvu de langage (homo loquens), d’imagination (fabulator), de technique (faber) et d’autres talents, pour se construire lui-même, comme individu et en groupe ; pourvu de libido pour se reproduire mais il préfère en jouir ; et d’agressivité pour (se) détruire, comme individu et en groupe.

Créateur de soi, le self made man, entend même s’affranchir de tout ce qu’il n’a pas créé lui-même, *Dieu, la Nature ou l’utérus maternel [1]. D’où la technologie, la philosophie idéaliste, l’art pour l’art, le docteur Frankenstein et pour finir le monde (virtuel) comme volonté et comme simulation.

Car Homo creator multiplie les discours, des discours qui le font marcher, au sens propre comme au sens figuré, et produisent bien d’autres effets dans le monde. Pour sa part, le récit darwinien de l’évolution – notre dernier grand récit  ? – explique tout ou presque, en combinant l’autorité de la science avec la séduction du mythe ; sur le modèle des séries télé à succès, il appelle une « séquelle », et un coup de théâtre : que sera la prochaine étape ? Au vu du *bilan  [2] , on serait tenté d’envisager un successeur à notre faiseur d’histoires et *Machina sapiens fait un candidat sérieux. La révolte et le triomphe des machines est un lieu commun de la science-fiction, mais les exploits de l’« intelligence artificielle » (IA) nourrissent désormais des discours plus sérieux sur les promesses et les menaces dont elle est porteuse pour son créateur. Peut-on imaginer, faut-il redouter (ou espérer) le règne des machines ?

Mais Machina sapiens n’est qu’une chimère mystifiante qui masque une réalité opiniâtre : les rapports de force entre dominés et dominants. Cet invariant connaît toutefois de nos jours une métamorphose : le déploiement mondial d’un régime hégémonique [3] global et post-politique (technocratique) ; un régime où le soft power idéologique, technologique et culturel (une pop culture universelle) devient prépondérant par rapport au hard power (armée, police, machines de guerre et de répression) des régimes de domination, politique et géopolitique. En un mot, l’hégémonie c’est plus que jamais l’Amérique, dont le soft se substitue avantageusement à un hard défaillant (Vietnam, Irak, Afghanistan…) : les GAFA font mieux que l’OTAN, et avec profit.

Faute de mieux, on peut toujours se rabattre sur l’homme nouveau  : ce ne serait pas la première fois, mais peut-être la bonne, cette fois : un être dépouillé, « émancipé », de tout ce qui faisait de lui un inquiétant sapiens, creator, politicus, etc. : un être humain, en somme… Cet homme nouveau, cet être qui vit au présent, honteux et repentant pour ses fautes passées mais sans avenir (l’avenir est déjà là !), ce profil de données téléporté dans le Cloud par son *smartphone, ce dernier homme enfin, convenons, après Musil, de l’appeler l’homme sans qualités pour dire ce qu’il est ; ou bien, d’après Johann Huizinga, homo ludens pour dire ce qu’il fait : « Amusez-vous, faites la fête, aimez la musique », recommande le Président, ce 21 juin 2021, au lendemain d’élections où deux tiers des citoyens en âge de voter ont préféré s’abstenir.

Tout un programme : vous marchiez ? Eh bien dansez maintenant !

Notes

[1« Les êtres humains éprouvent la honte d’avoir été engendrés plutôt que fabriqués » (Günther Anders, 1956).

[2Les termes précédés d’un astérisque sont définis ou commentés dans l’Annexe.

[3Jean Baudrillard, Le Mal ventriloque, inédit publié par les Éditions de L’Herne en 2008, à la suite de « Carnaval et cannibale », extrait du Cahier de L’Herne Baudrillard, no 84, 2004.


Références

Annexe : voir le Dictionnaire de l’hégémonie (des mots pour les temps qui viennent).



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