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Hégémonie

Post-politique, post-historique

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 17 juillet 2021

Si l’on adopte la distinction proposée par Jean Baudrillard entre « domination » et « hégémonie », le monde serait passé, au tournant du siècle, d’un régime de domination, politique (« classique ») soutenu par un hard-power militaire, à un régime post-politique (hégémonique) sans précédent, assis sur un soft power, audiovisuel et, désormais, numérique.

Un régime de domination est politique et géopolitique, avec des frontières ; il implique des oppositions et des opposants, des dominants et des dominés, à l’intérieur, et des ennemis à l’extérieur, il est polaire  ; il s’appuie surtout sur un hard-power (polices et armées), même si un soft-power est déjà à l’œuvre : la propagande, notamment, qui emprunte les canaux de l’écrit puis de l’audiovisuel.

Le régime hégémonique [1] serait tendanciellement post-politique ; une gouvernance entend se substituer aux gouvernements ; plus de frontières : il est unipolaire, sinon totalitaire (ce que trahit l’euphémisme inclusif) ; les opposants y sont pour ainsi dire anormaux : délinquants, déséquilibrés ; les dirigeants réfractaires sont considérés comme des tyrans anachroniques (le tsar Poutine, le sultan Erdogan, l’empereur Xi-Yinpig…) ; une révolte (celles des Gilets jaunes, par exemple) s’y trouve dépouillée de toute dimension politique, pour devenir un simple « mouvement social » », ou pire : un « accès de fièvre » provoqué par les passions tristes, dont il faut bien réprimer fiévreusement les excès, hélas, en attendant de lui trouver une thérapie

Le régime hégémonique ne se substitue pas purement et simplement au régime de domination : en termes de puissance, notre époque est géopolitiquement caractérisée, entre autre, par la montée en puissance de la Chine face aux États-Unis mais, en termes de soft-power, la Chine a certes ses propres GAFA (les BATX), mais il lui manque, outre le globish, langue de l’hégémonie, Hollywood (et Netflix), et la pop-culture, qui fait danser le monde, Chine comprise, l’hegemon qui chante et qui danse, Lalaland. Et surtout la combinaison implacable de ces facteurs.

Pied de nez. Oscars 2021 : la « Chinoise » Chloe Zhao obtient le prix de la meilleure réalisatrice (seconde femme dans l’histoire des Oscars) pour Nomadland, drame américain (Searchlight Pictures) qu’elle a écrit, monté et réalisé. Déjà Lion d’or à la Mostra de Venise – ce qui s’appelle anticiper les désirs du maître ?

Les armes du soft power

Cette mutation aurait deux causes principales : la première est un événement historique bien connu, l’effondrement de l’URSS ; la seconde est médiologique : le déploiement du soft-power hégémonique américain, précisément.

Certes, la chute de l’URSS a livré un monde bipolaire à l’autre puissance, et c’est ainsi que l’influence américaine a pu gagner en extension ; mais la médiologie est requise pour expliquer que ladite influence ait surtout gagné en intensité.

En d’autres termes, un soft power tout-puissant se substitue avantageusement à un hard power défaillant (déconfiture irakienne, trente ans après sa déroute au Vietnam). Les GAFA font mieux que l’OTAN, et avec profit. Plus précisément : le numérique aurait parachevé un processus que le soft power audiovisuel avait déjà entrepris, les GAFA ayant « annexé » Hollywood (le produit de cette annexion s’appelle Netflix).

Le hard-power contraint et, le cas échéant, détruit les corps ; le soft-power contraint et « déconstruit » les esprits et les âmes, pour mieux les « reconditionner ». Ou du moins il s’y emploie, avec plus ou moins de succès…

Les « armes » du soft-power sont des productions culturelles, au sens large : une langue (le globish), des idées, des « valeurs » et des comportements (des habitudes alimentaires aux préférences sexuelles en passant par le « développement personnel » et les « thérapies ») ; l’information et la fiction (littérature, cinéma et séries télé), les dessins animés qui ciblent les enfants de tout âge, le showbiz et la pop-culture, mais aussi la publicité, et même le management…

En conséquence, le nouveau soft-power opère à la manière virale d’une pandémie dont les porteurs sains ignorent en général ce qu’ils véhiculent : les amateurs de pop music, de séries US ou de management à l’américaine, ignorent en général le catéchisme embedded : on se convertit sans même le savoir. Il est remarquable qu’à la différence de la littérature édifiante du passé, toute ces productions ultra-conformistes se veulent le plus souvent transgressives, et font la part belle aux rebelles systémiques.

L’hegemon, est moins un maître qu’un guide, celui qui marche en avant (en marche ?). Hegemonicon (Gaffiot), c’est le principe directeur, dans les actions, en particulier dans la métrique poétique et la danse… Le métronome est un maîtronome (Médium 41, « Rythmes »).

Bien entendu, ce dispositif global implacable présente toutes sortes de failles et d’interstices (et de « bugs ») par où opèrent toutes sortes de résistances dont la plupart, du reste, font usage des instruments destinés à les asservir…
En régime d’hégémonie globale, où il n’y a plus d’extérieur, plus d’opposants (sinon des « anormaux »), plus d’« autre » en somme, la menace, logiquement, ne peut venir que de l’intérieur. Les ennemis du système sont dans le système, quand ce n’est pas le système lui-même qui, par une ironie très baudrillardienne devient l’ennemi du système… Exemple : pour combattre le complotisme il se faut se montrer encore plus complotiste que lui, repérer et confondre ses acteurs, décrypter ses « plans cachés », ses ruses et autres perfidies.

Propagation : comment opère l’hégémonie

Notes

[1Le Mal ventriloque, inédit publié par les Éditions de L’Herne en 2008, à la suite de « Carnaval et cannibale », extrait du Cahier de L’Herne Baudrillard, no 84, 2004.