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Hommachine

Homo ludens

Des lendemains qui chantent et qui dansent…

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 30 septembre 2021

Quid des dominés ? Par quel effets pervers, quel « bug » affectant le « logiciel du progrès », l’uomo universale promis par l’humanisme, il y a cinq siècles, se métamorphose-t-il en homme sans qualités postmoderne ? Sic transit homo sapiens, creator, politicus, etc. Bienvenu homo ludens !

Les sociétés modernes égalitaires sont fatales aux qualités, qu’elles estiment (à juste titre) discriminantes. Aux rôles et statuts des sociétés holistes hiérarchisées, elles opposent un individu (un être quelconque) incité à « être soi-même » au risque de n’être rien, conformément au syndrome dit du « noyau de l’*oignon ».

 La grande disqualification

Une société hiérarchique incite à se montrer « à la hauteur » : la fonction élève son titulaire, pas toujours certes (on commet parfois les pires bassesses pour s’élever !) mais certainement davantage qu’une société des « organigrammes plats », des *CV anonymes anti-discrimination et autres castings anti-stéréotypes des séries télé.

Rôles et statuts sociaux sont pourtant mis à la portée de tout un chacun par l’éducation, plus tard le « développement personnel », ou plus sûrement par la foi : le « tous pasteur » luthérien au XVIe siècle s’est progressivement étendu à d’autres fonctions : tous citoyen, intellectuel, créateur, entrepreneur et surtout : tous commerçants ; et pour finir, tous stars, par la magie du selfie et des vidéos de soi en ligne… puisque la qualité éminente d’une star est précisément sa visibilité. Critiquées, suspectées, niées, banalisées, les qualités continuent néanmoins d’être prisées, au point de nourrir un commerce, pour être en quelque sorte consommées : du parfum à la voiture qui vous rendent irrésistible, en passant par les baskets et les boissons énergisantes qui décuplent vos performances, l’habit fait le moine et la panoplie le super-héros… L’homme, c’est le style que lui confèrent les marques qu’il affiche, et la mode qui le singularise en faisant comme tout le monde. La démocratisation des qualités conduit hélas, paradoxalement, à leur dissipation dans un tous consommateurs de contrefaçons : tous stars, mais s’il n’y a plus de rôles à jouer, alors anybody is nobody.

Les socio-technologies parachèvent ce processus fatal de disqualification. La machine intelligente rend superflus les talents requis par les tâches qu’elle effectue mieux que son usager [1]. ; à quoi bon apprendre la conduite, l’orthographe, le calcul, le solfège, à quoi bon mémoriser quoi que ce soit quand une machine ou une « appli » le fait mieux que vous, et qu’internet rend accessibles à tous les savoirs qu’il n’est donc plus nécessaire de posséder, cultiver et transmettre ? Pire : à l’âge de l’accès (Jeremy Rifkin), c’est vous-mêmes qui devenez accessible à chaque instant, par simple notification, privé de temps libre, et de la durée requise par toute activité intelligente.

Chacun des « post- » qui caractérisent un régime hégémonique (post-politique, post-historique, *religieux [2], identitaire, post-social même) désigne justement un attribut longtemps tenu pour spécifiquement humain, et désormais « obsolète », dévalué, voire réprouvé. Le sujet post-politique se trouve dépouillé de ce qui fait d’un individu un animal politique. D’un point de vue technocratique, les opposants sont considérés comme anormaux et les dirigeants réfractaires comme des tyrans *anachroniques, le « tsar » Poutine, le « sultan » Erdogan, l’« empereur » Xi-Yinpig… ; la fin de l’histoire, c’est l’histoire toujours recommencée, une série sans queue ni tête.

Une révolte (les Gilets jaunes, en France) est un « accès de fièvre », dont il faut bien réprimer durement (hard) les excès, hélas, en attendant de lui trouver une thérapie (soft). Certes, on continue de se mobiliser, on ne fait même que ça : viralisé par le réseau, un #hashtag a fait d’un JE (#jesuischarlie) un NOUS ; mais si ces JE (clique), et si ce NOUS (éphémère), n’étaient en définitive que des ON, justement ?

Deux déchéances successives, de la personne (personnalité, personnage…) à l’individu, de l’individu au profil de données : le sujet et ses relations sur les réseaux sociaux, liker, partager, vendre et acheter, s’indigner, s’invectiver… dûment « dataïsés » pour être traités par les algorithmes dans le Cloud. Et l’histoire s’accélère : cinq siècles pour accoucher de l’individu, moins de vingt ans pour retourner l’utopie *Internet. Une nouvelle qualité (vertu) émerge toutefois : la transparence ; malheureusement, l’expression « ce type est totalement transparent » signifie à peu près qu’il est « nul [3] ». CQFD.

 Liberté, égalité, inimitié

À défaut d’être remarquables, des hommes libres et égaux, des alter egos, peuvent-ils du moins être des frères ? Suivant Hobbes ou René Girard, ou Sartre, on peut en douter : au mieux des concurrents ou des rivaux, au pire des ennemis mortels ; les autres c’est l’enfer des faux-frères et des frères ennemis, toujours à comploter – et entre frères et sœurs, ça ne se passe plus très bien non plus : liberté, égalité, inimitié ! On connaît bien une exception, mais c’est celle des frères d’armes, et la guerre, on le sait, est devenue hors de prix. Si la politique est l’art de s’affronter de manière civilisée, pas étonnant qu’une ère post-politique débouche sur la guéguerre de tous contre tous : un asile contrôlé par ses patients (*Zombies) ?

Et du coup, il faut encore et toujours surveiller et punir, ou bien convaincre et soigner, nos dépressifs surexcités, exposés aux *névrose de l’époque : parano (*complotisme), hystéro (déficit d’identité), schizo (déficit de réalité), autisme (déficit de relation) : les nouveaux instruments du pouvoir, technologique, idéologique, thérapeutique et culturel (pour mémoire, la pop culture universelle et son catéchisme embarqué) y pourvoiront.

Car le déploiement de l’hégémonie n’abolit ni les oppositions (contre lesquelles le hard power conserve toutes ses vertus), ni les conflits de domination (avec la montée en puissance de la Chine notamment), mais seuls les États-Unis, on l’a déjà souligné, peuvent prétendre à l’hégémonie, car ils sont les seuls à pouvoir aligner la totalité des composantes du soft power et leur combinaison. Certes, la Chine dispose de ses propres GAFA (les BATX) mais il lui manque le principal, le globish (langue de l’hegemon) Hollywood, Netflix et le *Rhythm and Blues, l’hegemon qui chante et qui danse. On ne peut exclure, bien entendu, que la Chine développe son arsenal, mais ceci est une autre histoire… Hors compétition, l’Europe, ou plutôt l’UE, serait plutôt une espèce de banc d’essai d’un régime dont elle en affiche fièrement les traits essentiels : le global et le sans frontières, la technocratie post-politique, la disqualification des opposants (à l’Union : les brexiters sont « fous »), la virulence du refoulé identitaire. Et surtout la sortie de l’histoire.

 Homo ludens, le touriste intégral

On connaît la blague : dans l’usine du futur, il n’y aura que deux employés : un humain et un chien. Le travail du premier sera de nourrir le second, et le mission du chien sera d’empêcher l’humain de s’approcher des machines. Ce que disaient déjà, paraît-il, les ingénieurs soviétiques à Gagarine : « surtout, ne touche à rien ! ».

Superflu ? Si l’on cherche un terme un peu plus « positif », Homo ludens [4] conviendrait assez à ce fanatique du divertissement (Homo festivus, selon Philippe Muray). On se permettra néanmoins de compléter l’injonction présidentielle (pour mémoire : « Amusez-vous, faites la fête, aimez la musique ») : « Indignez-vous à gogo contre ce passé honni où sévissaient des préjugés qu’on n’a pas fini d’éradiquer, mais oubliez le futur : l’avenir est déjà là, la *Révolution est achevée – des lendemains qui chantent et qui dansent – on ne saurait rendre le monde encore meilleur. *Cool !

A défaut de surhomme, Nietzsche nous a donné, il y a plus d’un siècle, un portrait saisissant de ce « dernier homme [5] », aujourd’hui mon semblable, mon frère. Confiné du bon côté du périphérique (horresco referens), ludens est néanmoins un Touriste intégral : nomade obstiné, même quand il réside quelque part, n’importe où (anywere), son monde est un spectacle ou, moins encore, un arrière-plan pour le selfie ; être-au-monde comme on est-à-Venise, à Bruges, à Paris Plage ou à Disneyland, le parc humain sans connotations suspectes : inclusif et non totalitaire.

De tous les slogans de Mai 68, « sous les pavés, la plage » est le plus perspicace. On ne saurait mieux dire la mutation du citoyen révolté en déambulateur écoresponsable à deux roues, et la métamorphose de la cité en site touristique. Toutes les capitales européennes se trouvent exposées ; dans les cantons les plus ravagés, les touristes sont plus nombreux que les autochtones, et grâce à Airbnb ils remplacent les habitants dans leurs habitations : le grand remplacement ?

Quant aux passions tristes, ludens ludens leur laissera libre cours dans la simulation transgressive des jeux vidéo, qui offrent une catharsis aux pulsions les plus abjectes comme aux plus vertueuses, non moins redoutables : les innombrables victimes d’un « monde meilleur » pourraient en témoigner si elles étaient encore de ce monde toujours imparfait… Dans beaucoup de ces jeux, la chair à canon (électronique) est joyeusement pulvérisée, comme dans la guerre des drones, mais « c’est pas pour de vrai », comme disent les (grands) enfants. Et si l’on considère que chacun des « post- » recensés (politique, historique, identitaire, etc) peut donner lieu à un « néo- » soit en mode nostalgique (et commercial : vintage, rétromanie), soit en « retour du refoulé », à l’exemple de l’identitaire qui viralise à droite et à gauche, alors les startup qui développent ces jeux de massacres ont de beaux jours devant elles, dans la Nef des fous.

Notes

[1On a pu attribuer la supériorité des mathématiciens soviétiques sur leurs confrères américains à leur retard dans l’usage des ordinateurs.

[2La *religion dominante ne dit pas son nom, mais le prêchi-prêcha est partout, dans un monde où les footballeurs et même les policiers s’agenouillent à tout bout de champ.

[3Le succès de la collection « Pour les nuls » (For the Dummies) témoigne au moins d’une certaine lucidité.

[4Après un clin d’œil à Descartes (Hommachine n’est pas une machine et moins encore le maître et possesseur de la nature), un autre à Johann Huizinga (Homo Ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, 1938), dont le héros est toutefois plus consistant que le nôtre.


Références

Homo ludens : autres chroniques



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