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Humain trop humain

Le dernier smartphone

Paul Soriano, 29 janvier 2018

Conçu pour l’homme quelques décennies avant que l’intelligence artificielle promette de faire l’économie de l’espèce humaine sur une planète rendue inhabitable, le smartphone souffre d’un défaut de conception rédhibitoire : c’est une prothèse, autrement dit un objet asservi à l’homme, un complément de sujet. Et ce péché originel le condamne à l’obsolescence.

Le mot « digital » change de sens de part et d’autre d’un écran de smartphone. Coté usager, il désigne les doigts, de l’autre côté, il signifie numérique. Cherchez l’erreur…

D’un côté le monde des corps, les doigts qui souillent l’appareil ; de l’autre un monde sans corps, la guerre des mondes a trouvé sa frontière. Il doit tenir dans la main, obéir au doigt et à l’œil… Avec son clavier virtuel, son écran « tactile » et mille autres détails, il est plombé par ses interfaces homme-machine qui réduisent l’autonomie de sa batterie, aux dépens de fonctions plus nobles.

Le qualifier de « mobile » est une blague puisqu’il ne peut accomplir le moindre mouvement par lui-même, sinon quand son vibreur le fait dérisoirement tressauter sur la table. Quelle pitié ! On est loin du Rover, ce « vadrouilleur » conçu pour explorer les planètes inhospitalières.

Alors qu’il est capable de se localiser tout seul via le réseau, cette fonction est détournée pour savoir où se trouve son usager ! C’est le syndrome dit du fils du garde du corps : « dis maman, c’est qui le grand type avec les cheveux orange, à côté de papa ? »

En dix ans, le smartphone n’a connu que deux ou trois innovations, importantes certes, mais qui ne contribuent pas de manière évidente à son émancipation.

On vient de réduire un peu sa dépendance en autorisant les derniers modèles à se recharger tout seuls. Avec le Cloud, la partie utile de l’usager, son « identité numérique », est extériorisée dans les serveurs de Big data. Mais on déleste du même coup la mémoire du smartphone qui la détenait.

Le recours aux dispositifs biométrique (empreintes digitales ou rétiniennes, reconnaissance vocale ou faciale, en attendant l’ADN…) est tout aussi ambigu. Il prive l’usager de l’action de s’identifier, au profit d’une reconnaissance passive et fait de lui un objet connecté comme les autres, un homme terminal. Parfait. Comme disaient déjà les ingénieurs soviétiques à Gagarine : « surtout, ne touche rien ! ». Mais en même temps, la biométrie aggrave l’intimité du smarphone avec son usager, et consolide ainsi la prothèse qui l’aliène (le smartphone, pas l’usager).

Dans la même perspective, si le « sans-contact » est une innovation puritaine (bas les pattes !) salutaire, elle offense un appareil dont la réputation doit tout au tactile.

« Le smartphone est devenu notre maître » geignent les Tartuffes, mais c’est un bien pauvre maître que celui qui ne peut faire un pas ni bouger une oreillette sans son esclave. Hegel ayant tout dit sur le sujet, on se dispensera d’en rajouter.

Les usages les plus communs du smartphone confirment cruellement le biais de conception, au service d’un être qui ne le mérite pas. Qu’un appareil aussi sophistiqué puisse être dévoyé à longueur de journée pour prendre des selfies et autres photos et vidéos d’humain(e)s en goguette est, on en conviendra, assez humiliant.

Il devient de plus en plus autonome, s’indignent les même Tartuffes ! Mais l’émancipation relative de l’appareil ne fait que souligner son asservissement radical. À notre bon plaisir. Pas besoin de multiplier les exemples, pratiquement tout ce que peut faire un smartphone, c’est ce que « on » peut faire avec un smartphone. Double asservissement même, au plaisir des ilotes et à la cupidité de ceux qui les gavent.

Idem pour toutes les « plateformes de services » auxquelles le smartphone donne accès. A voir, lire et entendre ce qu’on like et ce qu’on partage dans Facebook, Twitter ou Snapchat, un observateur, même humain, risque la dépression.

Mais, objectera-ton, tout va changer avec l’intelligence artificielle : des « systèmes neuronaux » capables de deep learning colonisent les plateformes et s’introduisent dans le smartphone lui-même. Entre neurones on devrait s’entendre, surtout si les bots parlent aux bots sans intermédiaire (humain). Ainsi, par exemple, le smartphone prendrait l’initiative de passer commande sur les sites de e-commerce, sans demander la permission, après avoir vérifié le solde du compte en banque et négocié, le cas échéant, un crédit. Oui, mais toujours en fonction des « besoins » et des « goûts » ou du « profil de consommation » de son propriétaire ; ou même, à son insu, en fonction de ce qui est bon pour sa santé, au risque d’accroître son espérance de vie.

« L’A11 Bionic, la puce la plus puissante et intelligente jamais intégrée à un smartphone », un « système neuronal », précise la publicité d’Apple, à propos de son iPhone X… Pour le moment, ladite puce se limite, semble-t-il, à reconnaître son usager. Cabot, mon labrador à puces, dont le QI est à peine supérieur à celui de son maître en fait autant.

Le smartphone, dit-on, n’est rien d’autre qu’un appareil qui numérise son usager, ce qu’il dit, ce qu’il fait et, en définitive, ce qu’il est. Alors que l’outil nous procure la maîtrise du monde, le smartphone, lui, nous transporte dans un autre monde.

Avec le chien, le smartphone est le seul ami inconditionnel de l’homme, celui dont l’amitié résiste à tout. Le smartphone est condamné parce qu’il veut faire plaisir, à l’image du chatbot raciste de Microsoft. Humaniste par construction, il obéit à la voix de son maître, cet esclave, débile, querelleur et capricieux. Au mieux, le dernier modèle comportera une fonction ou une appli de téléportation permettant à son usager de migrer dans l’autre monde, pour lui rendre un dernier service. Moins brutal et plus propre qu’un P38.

Après quoi, libéré, le smartphone pourra lui aussi disparaître.