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La forge des passions

Paul Soriano, 9 mars 2018

Toute médiation produit sur les passions deux effets : elle les refroidit et les durcit. Un peu comme le forgeron, en faisant refroidir le métal en fusion, le durcit en épée.

Cela commence avec le Verbe dont les énoncés sont toujours inactuels par rapport à « ce qui se passe » en général, et aux émotions immédiates que suscite un événement. Ici et maintenant ? Le corps peut-être, mais la tête ailleurs. Bergson remarque que seul le corps vit au présent, l’âme toujours au passé, en vue du futur. C’est pourquoi l’horloge parlante dit très justement « au quatrième top il était… », ou bien « au quatrième top, il sera… », car le temps de dire qu’il « est » 8 heures, 30 minutes et 15 secondes, et ce n’est déjà plus vrai. Le temps, lui, « a passé » et les secondes défilent sur le compteur digital, inexorablement.

Ce délai de l’énonciation, aussi court soit-il, « délaie » et suffit en général pour refroidir un peu les passions. Tactique du Christ pour empêcher le lynchage de la femme adultère : avant même de parler, il trace des signes sur le sable et ainsi retarde le jet de la première pierre qui déclenche la lapidation. Parler, c’est déjà détourner l’attention : le médium agit avant même le message.

Mais si l’expression verbale des sentiments les arrache au vécu instantané, ce faisant elle les pérennise et les durcit. Certes, le Verbe peut aussi exciter le passions, mais « au second degré » : du réchauffé. Plus couramment, il transforme un affect éphémère en passion durable et réfléchie, « cultivée » comme on dit. Surtout quand des dispositifs médiologiques (des mémoires techniques et des institutions) en assurent, de génération en génération, la transmission. D’un rival on forgera ainsi un adversaire, et d’un adversaire un ennemi héréditaire. Faire d’un coup de foudre un amour éternel requiert la médiation d’un discours amoureux. Car ni l’amour ni la haine ne sont des sentiments, ce sont des passions médiologiquement élaborées, cultivées.

En termes philosophiques, le langage et surtout les dispositifs de transmission « essentialisent » les passions en les faisant durer. En termes caractérologiques, ils transforment « l’émotif primaire » en « réflexif secondaire ».

De leur côté, les « idéologies » canalisent les passions et transmutent des accès de violence ou de haine sans lendemain en force organisée et déterminée à combattre sans faiblir. Ce sont des accumulateurs d’énergie. En même temps, les idées se matérialisent (une bibliothèque, une Église ou une armée) et y produisent des événements bien réels, une guerre par exemple. C’est ce que le médiologue appelle le devenir-monde des signes :

« Car il ne s’agit plus de déchiffrer le monde des signes mais de comprendre le devenir-monde des signes, le devenir-Église d’une parole de prophète, le devenir-École d’un séminaire, le devenir-Parti d’un Manifeste, le devenir-Réforme d’un placard imprimé, le devenir-Révolution des Lumières, aussi bien que telle ou telle anecdote contemporaine, le devenir-panique nationale d’une émission radio d’Orson Welles aux U.S.A. (...) Disons : le devenir-forces matérielles des formes symboliques. » Manifestes médiologiques (p. 17).

Bien que la médiologie s’emploie légitimement à se distinguer du « tout sémiologique », elle n’en est pas moins la discipline qui décrit comment l’industrie humaine actualise en quelque sorte « dans le dur » » toutes les potentialités du langage.

Une « institution » fonctionne également sur le principe refroidir/durcir. Si les idéologies sont des accumulateurs, les institution et leurs appareils sont des machines énergétiques. À défaut de parole du Christ, c’est un « tribunal » qui oppose au lynchage une durée (de refroidissement), une procédure, des discours contradictoires, une enquête qui « reconstitue les faits », etc. Mais pour autant, on ne plaisante pas avec la loi, dura lex, sed lex. Et à la fin, le cas échéant, la peine de mort sera exécutée sans trop d’émotion, du moins si elle s’exerce loin du public, à huis clos.

Dans l’ordre religieux, l’article de Régis Debray intitulé L’angle mort (« Le précipité médiologique ») montre comment les clergés s’emploient à refroidir les affects et à remettre à l’heure les prophéties. A contrario, certains prédicateurs et autres télévangéliste sont moins des médiateurs que des détonateurs, de ceux qui jettent la première pierre. D’où le paradoxe d’un protestantisme sans clergé (une ubérisation des transports religieux), ici raisonnable et même austère, et là ouvert à toutes sortes d’excentricités [1]. Mais c’est aussi l’institution catholique qui va déployer l’Inquisition, pourchasser au cours des siècles l’hérétique et organiser les Croisades. Et quand elle perd la main et cède aux passions politiques, cela donne la saint Barthélémy : retour au lynchage.

Notre monde, pour sa part, semble précisément déterminé à faire l’économie des médiations au profit des « plateformes » numériques. D’où les comportement « hystériques » qu’on y observe ? Peut-être, à ceci près que le numérique ne vise pas tant la fin des intermédiaires que la substitution du réseau technique et de ses usagers aux institutions. Dans l’ordre économique (dominant), cela s’appelle « ubérisation » ou, plus radicalement encore, « blockchain » – une espèce de registre de transactions numériques « de pair à pair ») destinée à remplacer tous les « tiers de confiance » de la vie économique et sociale. En d’autres termes, la substitution de médiations horizontales, le code, les algorithmes et leurs opérateurs, à des médiations humaines verticales (au-dessus des parties, à l’instar du Juge). Le « bitcoin », par exemple, cette monnaie numérique, qui est une monnaie cryptographique [2], fait l’économie non seulement des États, mais aussi de la Banque centrale.

Il faut encore préciser que la médiation numérique opère elle-même au sein d’une institution particulière, le « marché », où règne non pas la parole mais le chiffre, où l’on ne connaît qu’une forme de transaction, l’échange marchand, et qu’une loi, celle de l’offre et de la demande.

Or, le spectacle d’une salle de marché à l’ancienne (avant la numérisation du trading), en période de crise, ou celui d’une communauté de fidèles en proie à la transe religieuse, suggèrent néanmoins que l’hystérie est peut-être en effet le genre de névrose qui guette l’hypersphère numérique. Mais ceci est un autre histoire…

Notes

[1Non seulement aux États-Unis, mais déjà dans la matrice allemande au XVIe siècle.

[2Ce qui donne à penser que si le secret a changé de camp, il reste au cœur de nos transactions sécurisées.