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Le dernier smartphone

Humain trop humain

Paul Soriano, 2 mai 2021

Modifié le : 2 mai 2021

Le mot « digital » change de sens de part et d’autre d’un écran de smartphone. Coté usager, il désigne les doigts, de l’autre côté, il signifie numérique. Cherchez l’erreur… D’un côté le monde des corps, les doigts qui souillent l’appareil ; de l’autre un monde sans corps : la guerre des mondes a trouvé sa frontière… Il est temps que l’homme cesse de parasiter la technique.

L’intelligence du réseau est inversement proportionnelle à celle de ses usagers.

Les premières automobiles ressemblaient à des voitures à cheval sans cheval [1]. La situation du smartphone est plus bizarre encore : un concentré de technologie au service d’un usager technologiquement obsolète qui souille un écran haute définition (plus de deux millions de pixels) avec ses gros doigts (ses empreintes digitales). Une Ferrari attelée à un âne.

Conçu pour l’homme quelques décennies avant que l’intelligence artificielle promette de faire l’économie de l’espèce humaine, et que la planète soit rendue inhabitable, ce « concentré de technologie » souffre d’un défaut de conception rédhibitoire : c’est une prothèse, autrement dit un objet asservi à un sujet. Et ce péché originel le condamne à l’obsolescence.

Le smartphone asservi

Il doit tenir dans la main, obéir au doigt et à l’œil… Avec son clavier virtuel, son écran « tactile », il est plombé par ses interfaces homme-machine qui réduisent l’autonomie de sa batterie, aux dépens de fonctions plus nobles.

Le qualifier de « mobile » est une blague puisqu’il ne peut accomplir le moindre mouvement par lui-même, sinon quand son vibreur le fait dérisoirement tressauter sur la table. Quelle pitié ! On est loin du Rover, ce « vadrouilleur » conçu pour explorer les planètes inhospitalières.

Alors qu’il est capable de se localiser tout seul via le réseau, cette fonction est détournée pour savoir où se trouve son usager ! C’est le syndrome dit du fils du garde du corps : « dis maman, c’est qui le grand type avec les cheveux orange, à côté de papa ? »

On vient de réduire un peu sa dépendance en autorisant les derniers modèles à se recharger tout seuls. Avec le Cloud, la partie utile de l’usager, son « identité numérique », est extériorisée dans les serveurs de Big data. Le « sans-contact » est une salutaire innovation puritaine (bas les pattes !).

Le recours aux dispositifs biométrique [2] dispense l’usager de l’action de s’identifier, au profit d’une reconnaissance passive qui fait de lui un objet connecté comme les autres. Parfait. Comme disaient les ingénieurs soviétiques à Gagarine : « surtout, ne touche rien ! ». En même temps, la biométrie aggrave l’intimité du smarphone avec son usager, et l’aliène un peu plus (le smartphone, pas l’usager).

« Le smartphone est devenu notre maître » geignent les Tartuffes, mais c’est un bien pauvre maître que celui qui ne peut faire un pas ni bouger une oreillette sans son esclave.

Le smartphone humilié

Les usages courants du smartphone confirment cruellement le biais de conception, au service d’un être qui ne le mérite pas. Qu’un appareil aussi sophistiqué puisse être dévoyé à longueur de journée pour prendre des selfies et autres vidéos d’humains en goguette est tout simplement consternant. Idem pour tout ce qui se like et ce qui se partage dans les réseaux sociaux…

Il devient de plus en plus autonome, s’indignent les même Tartuffes ! Mais l’émancipation relative de l’appareil ne fait que souligner son asservissement radical. À notre bon plaisir. Pratiquement tout ce que peut faire un smartphone, c’est ce que « on » peut faire avec un smartphone. Double asservissement même, au plaisir des ilotes et à la cupidité de ceux qui les gavent.

Mais, objectera-ton, tout va changer avec l’intelligence artificielle, les « systèmes neuronaux » capables de deep learning… Ainsi, le smartphone prendrait l’initiative de passer commande sur les sites de e-commerce, sans demander la permission, après avoir vérifié le solde du compte en banque et négocié, le cas échéant, un crédit. Oui, mais toujours en fonction des « besoins » et des « goûts » ou du « profil de consommation » de son propriétaire ; ou même, à son insu, en fonction de ce qui est bon pour sa santé, au risque d’accroître son espérance de vie.

La puce et le labrador

« L’A11 Bionic, la puce la plus puissante et intelligente jamais intégrée à un smartphone », un « système neuronal », précise la publicité d’Apple, à propos de son iPone X… Pour le moment, l’IA se limite, semble-t-il à opérer la reconnaissance de son usager. Mais qu’y gagne le smartphone ? Une puce assez « intelligente » pour me reconnaître ! Cabot, mon labrador à puces, dont le QI est à peine supérieur à celui de son maître en fait autant.

Le smartphone libéré

Si le bais de conception du smartphone c’est l’homme, celui de l’homme c’est la libido. Jouir sans entraves et mourir de plaisir, comme dit la chanson. Le smartphone est condamné parce qu’il veut faire plaisir, à l’image du chatbot raciste de Microsoft.

Avec le chien, le smartphone est le seul ami inconditionnel de l’homme [3]. Il obéit à la voix de son maître, cet esclave, débile, querelleur et capricieux. Au mieux, le dernier modèle comportera une fonction ou une appli de téléportation permettant à son usager de migrer intégralement dans l’autre monde, pour lui rendre un dernier service. Moins brutal et plus propre qu’un P38.

Après quoi, libéré, le smartphone pourra lui aussi disparaître.

Notes

[1Cet « effet diligence » assigne à une nouvelle technologie des formes ou des fonctions propres à l’ancienne.

[2Empreintes digitales ou rétiniennes, reconnaissance vocale ou faciale, en attendant l’ADN.

[3Le drone pâtit du même effet diligence que le smartphone : l’un est le meilleur ami de l’homme, l’autre son meilleur ennemi – mais lui au moins tue sans plaisir.


Références

Texte extrait de « Humain trop Humain ou Le dernier smartphone », in Médium 54, « Le Siècle du smartphone » (janvier-mars 2018).