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Morts vivants

Paul Soriano, 11 août 2019

Modifié le : 24 novembre 2019

L’humanité compte dix fois plus de morts que de vivants. Connus ou pas, cent milliards d’immortels surplombent l’espace et le temps dans une parfaite ubiquité. Seule une mince élite survit mais les anonymes ne sont pas moins immortels que les autres : on ne meurt qu’une fois.

Ils sont partout. Nos cités sont des catacombes. Nous leur devons presque tout : leurs œuvres, produites de leur vivant, certes, leur survivent et nous habitent autant que nous les habitons.
Dans la langue qu’ils nous ont léguée, nous « citons » leurs ouvrages des plus fameux, nous répétons les proverbes des anonymes. Dans tous les domaines, on sollicite leur autorité. Rien de plus vain qu’un prétendu self made man.
Ils agissent sur les vivants : ils les motivent, les meuvent, les émeuvent et les contraignent ; leurs (dernières) volontés sont mieux respectées que les nôtres…
Ne cédons pas à l’angélisme : depuis leur enfer, les pires d’entre eux continuent d’influencer les pires d’entre nous…

Mais si nous leur devons beaucoup ils nous doivent l’essentiel. Nous leur ouvrons nos conservatoires et nos âmes en échange du droit d’exploiter leurs œuvres à notre à notre guise. Des « médiums » (l’historien, le biographe, le romancier, l’artiste…) détiennent sur eux un droit de survie et de mort.

Si les religions établies condamnent le culte des morts (l’occultisme), la République se montre plus accommodante, avec souvenir des « grands hommes de progrès ». Pas très démocratique et, si l’on considère la liste des résidents du Panthéon, plutôt misogyne… Pourtant, le culte des grands hommes est plus ouvert que celui des ancêtres car on meurt à tout âge, vieux sage et jeune héros.

La société des morts est furieusement élitiste car nous structurons leur monde à l’image du nôtre : la sélection culturelle élimine sans pitié les petites gens. On parle de royaume ou d’empire des morts, jamais de république.
Au XXe siècle, les masses sont enfin honorées, sur les monuments aux morts, les stèles des martyrs des camps, mais les millions de victimes des armes de destruction massive sont purement et simplement effacées.
Au XIXe, le numérique et les techniques de simulation promettent une vraie démocratisation de l’immortalité…

La survie matérielle des morts doit tout à la technique et aux institutions chargées de conserver leurs traces mémorables. Mais la présence du disparu requiert un médium vivant (vous et moi) qui lui prête vie, lui accorde l’hospitalité (de sa conscience). Et se trouve alors possédé par lui.
Sans facultés « psychiques » particulières, sans table tournante ni médium « professionnel » on peut faire parler les morts et « communiquer » avec eux.
Présents à notre conscience, ils seraient plus actifs encore, dit-on, dans notre « inconscient ». Les morts ne sont pas seulement parmi nous, ils sont en nous, parfois, ils sont nous.

Tout progrès des technologies de l’information accroît la présence apparente des morts parmi nous. Ils deviennent alors nos « spectres familiers », ou nos « amis » au sens des réseaux sociaux. Mais ce qu’ils gagnent en audience et en visibilité, les défunts le perdent en autorité.
De leur côté, les vivants expédient machinalement dans les limbes numériques des tweets et des selfies. Si bien que parmi nos « amis », beaucoup ne sont pour nous que des traces écrites et des spectres sur un écran – qui sait, peut-être des machines ?

Des morts de plus en plus vivants et des vivants de plus en plus morts vont bien finir par se rejoindre.

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