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Occident

Occident

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 16 juillet 2021

Convenons d’appeler « Occident » une formation plus historique que géographique ; une histoire de conquête et de domination, tendant de nos jours à l’hégémonie, et qui se déploie depuis les « Grandes découvertes » jusqu’au XXe siècle…

Le mouvement « Woke » (éveil) qui se répand dans le monde, à partir de ses matrices américaines, se dit aussi « décolonial » ou « post-colonial », mais la référence au colonialisme ne vaut que si l’on donne à ce terme le sens le plus large, incluant sa dimension culturelle, voire « épistémique » (la colonisation de la pensée). Après tout, les États-Unis n’ont pas été une puissance coloniale au sens ordinaire ; ils furent même une… colonie, avant de d’émanciper de la puissance coloniale (britannique).

Le mouvement en question s’inscrit plutôt dans un rejet de l’ « Occident », étant entendu que ce rejet est lui-même… typiquement occidental (la seule « culture » qui jouit de s’auto-dénigrer) ; on comprend le désarroi et la colère de nos éveillés : plus ils combattent l’Occident (le « Blanc ») et plus ils se révèlent occidentalisés…

René Girard constate que l’occidentalisme consiste en une alternance de surestimation satisfaite de soi et de « primitivisme » (exaltation lyrique de ces autres cultures et dénigrement de l’Occident), deux phases d’une même attitude ethnocentrique. Les hommes des Lumières sont ethnocentriques sans le savoir, mais plusieurs d’entre eux exaltent le « bon sauvage » : Rousseau bien sûr, et d’autres, mais c’était déjà le cas de Montaigne deux siècles auparavant…

Qu’est-ce que l’Occident ?

Convenons d’appeler « Occident » une formation plus historique que géographique ; une histoire de conquête et de domination, tendant de nos jours à l’hégémonie, et qui se déploie depuis les « Grandes découvertes » et la Réforme jusqu’au XXe siècle via les Lumières, la conquête du monde, la colonisation (et la « décolonisation ») ; et aussi la révolution scientifique, technique et industrielle, la mondialisation marchande et les migrations… À partir du XIXe siècle et après 1918, quand l’Empire britannique (plus guère « européen ») cède la place aux États-Unis, l’Occident devient clairement un « empire WASP » (White, Anglo-Saxon, Protestant)…

Pendant la Guerre froide, on a pris l’habitude trompeuse d’opposer l’Occident (réduit au « monde libre ») au « bloc de l’Est », mais les communistes, eux, se croyaient en avance sur les autres Occidentaux… Il y a bien sûr, des exceptions et des dissidences, mais elle sont d’abord internes : critiques des Lumières, « exceptions françaises », exception russe (l’URSS « anti-occidentale », puis Poutine) ; communisme et fascisme… L’opposition se dessine dans le reste du monde avec la Chine de Mao, et le « tiers monde » pendant la Guerre froide… Cas d’école : le Japon occidentalisé qui se retourne contre le maître, avant de se rendre à ses arguments nucléaires. Plus tard le réveil de l’islam, dont les combats empruntent tout à la technologie « occidentale », du pick-up nippon aux drones, en passant par les armes de propagande « en ligne »…

Derrière ces nuances importantes, il y a encore et toujours l’influence occidentale, celle des idées (Lumières) si l’on veut, mais surtout celle de la civilisation matérielle. D’un point de vue médiologique, l’intendance précède, l’Occident, c’est surtout la technologie occidentale, du reste requise pour la propagation des idées, qui « ne voyagent pas toutes seules ».

L’heure du bilan…

Dans Médium 34 (« Occident, fiche clinique »), Régis Debray a recensé les atouts et les handicaps de l’Occident au début du XXIe siècle… On est aujourd’hui à l’heure du bilan.

Les progrès de la science, de la technique et de l’industrie nourrissent l’actif et le passif… La révolution industrielle a plus changé le monde que les révolutions française, américaine ou russe et une idéologie (celle des Lumières) qui ignore le corps physique ou ethnique a plus fait que toute autre pour les corps, l’espérance de vie en bonne santé et les « commodités de toutes sortes… Si bien qu’elle doit désormais affronter l’épuisement des ressources naturelles, et une critique « écologiste », tout aussi occidentale…

Avant de se rallier, sur le tard, à la « démocratie libérale » l’Occident a expérimenté (et exporté) les pires régimes politiques, obsédé par le projet de changer le monde, voire d’engendrer (ou de fabriquer) un « homme nouveau » : un projet à vrai dire plus religieux que politique, et d’autant plus redoutable qu’il occulte en général cette religiosité, se croyant affranchi de toute croyance et préjugé.

Pour ce qui est de rendre le monde meilleur, il y a manifestement un bug dans le logiciel occidental : le génocide des Indiens (entre autres) et l’esclavage, deux guerres mondiales, la Shoah, le goulag, Hiroshima… Sans compter la destruction de l’anthropo-diversité puis, carrément, de la biodiversité, dont le massacre des abeilles (l’insecte pollinisateur !), bref, le saccage de la planète… Les Occidentaux ne sont peut-être pas plus destructeurs que les autres, mais ils le sont « en masse » et à grande échelle… Les adeptes du mouvement Woke ou les écologistes radicaux sont sans doute un peu bizarres, mais il faut bien reconnaître qu’on leur a donné du grain à moudre…

Pour comprendre le monde qui vient, il faut toujours consulter Jean Baudrillard, même s’ils nous a quittés en 2007, juste avant la diffusion du smartphone et des réseaux sociaux… Après avoir diagnostiqué le caractère carnavalesque de l’occidentalisation, il a vu venir aussi sa « réversion » :

« On peut concevoir ainsi la modernité comme l’aventure initiale de l’Occident européen, puis comme une immense farce qui se répète à l’échelle de la planète, sous toutes les latitudes où s’exportent les valeurs occidentales, religieuses, techniques, économiques et politiques. Cette “carnavalisation” passe par les stades eux-mêmes historiques, de l’évangélisation, de la colonisation, de la décolonisation et de la mondialisation. Ce qu’on voit moins, c’est que l’hégémonie, cette emprise d’un ordre mondial dont les modèles […] semblent irrésistibles, s’accompagne d’une réversion extraordinaire par où cette puissance est lentement minée, dévorée, “cannibalisée” par ceux qu’elle carnavalise [1]. »

Notes

[1Jean Baudrillard, Carnaval et cannibale : Suivi de Le Mal ventriloque. L’Herne, 2008.