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Pour en finir avec une assertion vide de sens : « seule la dimension européenne nous permettra de… »

Paul Soriano, 15 juillet 2020

Modifié le : 17 juillet 2020

Pour être forts, riches, heureux et surtout pour être modernes, pour être aussi en bonne santé, la « dimension européenne » serait ab-so-lu-ment indispensable. Nos nations sont « trop petites », voyons ! Surtout pour combattre cet infiniment petit virus qui a brutalement révélé nos insuffisances et autres petitesses ?

L’argument de la taille est imparable, la preuve : les États-Unis, la Chine, l’Inde, voire la Russie : à peine 150 millions d’habitants (moins de deux fois la population de l’Allemagne), mais 17 millions de km2 et les ressources qui vont avec…

Cette « loi » est pourtant démentie par de nombreux exemples de nations modernes, riches, en bonne santé… Voire fortes à leur manière sur la scène internationale, car un « petit » peut toujours s’imposer stratégiquement, en jouant justement de la rivalité des « grands ». La Russie ne doit-elle pas son influence au moins autant à la stratégie de son chef suprême qu’à ses ressources ? A contrario la santé des Américains, la richesse du Chinois moyen (quatre à cinq fois moins prospère qu’un Français moyen) et le bonheur des Indiens, sont pour le moins questionnables.

On admettra qu’il vaut mieux être grand et bien bâti que petit et malingre, encore qu’on puisse aussi opposer le svelte à l’obèse… La Chine a des arguments, mais Singapour aussi, et ces extrêmes laissent place à toutes les situations intermédiaires, dont certaines font leurs preuves tous les jours.

Y a-t-il une taille optimale pour une nation ? Ou bien pour un objet politique non identifié (cet « OPNI » que serait l’UE selon un connaisseur, Jacques Delors) ? La question est vieille comme la pensée politique et ce depuis qu’il existe de puissantes cités (Rome) et des empires menacés (Rome aussi, à la fin). Tout dépend de quoi on parle, selon quels critères. En gros, le politique (puissance militaire et géopolitique) ; l’économique (incluant science et technique, recherche et éducation…) et les « conditions de vie » (alimentation, santé, hygiène, environnement…). Sans oublier la « culture », où Florence, entre autres, rivalise avec des mastodontes moins doués… Et pour ce qui est de l’influence : la cité du Vatican, 44 hectares et 618 habitants…

Dans aucun cas, la taille n’est décisive. Aucun !

Quand un sniper helvétique met en échec l’Empire des Habsbourg

Si elle semble requise en effet pour la puissance et l’influence géopolitique, ce n’est qu’en partie vrai, sinon Goliath aurait terrassé David, les États-Unis n’auraient fait qu’une bouchée du Vietnam et l’URSS de l’Afghanistan. On dira que ces piteuses défaites de superpuissances s’expliquent justement par le fait que chacune tient l’autre en respect : pas faux… ce qui confirme qu’un petit peut jouer avec succès de la rivalité des grands. « Le Vatican, combien de divisions ? » aurait ironisé Staline, imprudemment, la suite allait le prouver… Et pour ce qui est des divisions, l’UE n’a de leçons à recevoir de personne. Faisons l’hypothèse idiote qu’Israël (9 millions d’habitants) déclare la guerre à l’UE (ou vice versa) ; idiote, d’accord, mais vous pariez sur qui ?

La volonté, le courage, l’intelligence, l’agilité et quelques autre vertus mise au service d’une stratégie font plus que force ni que rage. Sans compter la cohérence, le consensus, en principe plus faciles à obtenir dans un « tout » de taille restreinte. Ainsi que l’ « unité de commandement ».

Autonomie ? Dans une de ses chronique, Jacques Attali passe en revue les « industries de la vie » pour lesquelles il prône une autonomie européenne (santé, alimentation, hygiène, sécurité, digital, énergie, éducation, recherche, environnement, etc.). Fort bien, mais la Suisse (8,6 millions d’habitants, 1,7 % de la population de l’Union) est en la matière mieux lotie que l’UE. Il est vrai que ses vingt-six cantons sont mieux « intégrés » que nos vingt-sept pays membres. Forcément : ce n’est pas l’intégration qui fait la souveraineté, c’est l’inverse ! Certes, un petit ne peut pas tout produire (l’UE non plus, manifestement), du moins fera-t-il en sorte de sécuriser ses approvisionnements, stratégiquement toujours.

Richesse ? Parmi les pays les plus riches d’Europe (en PIB par habitant), et si on oublie Monaco, le Liechtenstein, le Luxembourg et même l’Islande, les dix premiers sont tous des petits, à l’exception de l’Allemagne, y compris la Suisse et la Norvège, hors-UE. Dans le reste du monde, toujours en PIB/habitant, les États-Unis se situent quelque part entre l’Islande et le Danemark. Et la Chine très loin derrière… Dira-t-on que les petits ont profité du voisinage des grands pour s’enrichir ? Peut-être, mais c’est encore un argument en leur faveur : stratégie, opportunisme, agilité et… refus farouche de ses laisser « intégrer ».

Souveraineté sanitaire face au Covid-19 ? Parmi les pays qui s’en tirent paraît-il le moins mal figurent la Corée (50 millions d’habitants), voire Israël (9 millions), sans parler de Taïwan ou Singapour. La grande Europe, elle, et ses pays membres, étant incapables de produire de vulgaires masques de protection en quantité suffisante, on est en train d’apprendre à les fabriquer… à la maison (!), avec des slips français, entre autres…

Pire : le virus serait en train de désintégrer les… États-Unis d’Amérique où des États (fédérés) se protègent les uns des autres en se dotant de frontières, tandis que la Californie s’affirme de plus en plus comme un État­nation autonome : son gouverneur a été le premier à ordonner le confinement au prétexte que la cinquième économie du monde ne peut attendre l’action fédérale. Pas assez d’UE mais trop d’USA ? Californexit ?

Honnêtement, il faut quand-même mentionner une exception majeure : les fameux GAFAM… En termes démographiques, la « population Facebook », c’est deux fois celle de la Chine, cinq fois celle de l’UE. Et sur le plan politique, on peut se demander si Zuckerberg ne dispose pas déjà, sur ses « clients » d’un pouvoir (invisible) supérieur à celui d’Ursula von der Leyen sur les bons Européens…

Mais pourquoi diable nos élites (des gens intelligents, cultivés et bien informés) s’obstinent-ils à soutenir sans examen l’insoutenable, en opposant à la moindre objection, des haussements d’épaule agacés et de condescendants sarcasmes ? Il faudra éclaircir ce mystère…


Références

Pour et contre l’Union