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Présence des morts

Paul Soriano, 6 février 2018

Oui, les morts sont partout ! Privés de corps, il échappent à ses misères et ses limites ; ascètes impeccables, ils ignorent les appétits, les intérêts, les passions, les faiblesses, ils survolent l’espace et le temps dans une parfaite ubiquité.

De son vivant déjà marcheur infatigable, Aristote s’entretient ici avec saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle et là avec Heidegger au XXe. Et l’avenir leur appartient quand les vivants ne sont que des intermittents de l’histoire. Celui qui considère la chaîne des générations relativise l’importance des trois ou quatre qui coexistent ici-bas de nos jours ; d’autant qu’à chaque instant leur présent bascule dans un passé qui appartient déjà au royaume des morts où gisent les immortels : des dieux.

Les vivants leur cèdent la parole pour asseoir leur propre autorité. Lorsqu’un vivant répète la parole d’un mort, s’avise-t-il bien qu’un mort est en train de le faire parler ? Nous sommes plus souvent que nous ne le soupçonnons, leurs marionnettes.

Le positiviste qui se gausse de la nécromancie convoque volontiers lui-même les grands ancêtres, ceux-là même qui nous ont délivrés, croit-il, de la superstition ; s’il écoutait mieux son maître, il saurait pourtant que « les vivants sont toujours, et de plus en plus, dominés par les morts [1] ». Notez bien : de plus en plus – le petit père Comte (1798-1857) n’y va pas de main morte. Durkheim, pour sa part, précise : « en chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier ; c’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous (…) ; il forme la partie inconsciente de nous-mêmes [2]… » On cite les grands auteurs du passé mais les défunts de moindre importance nous font encore parler une langue qui leur doit bien davantage qu’aux vivants, à quelques néologismes près.

On objectera qu’ils ne s’ « expriment » que par abus de langage, et par l’intermédiaire de nos mémoires, mortes et vives. Mais c’est aussi le cas pour les vivants, et de plus en plus : à l’âge des réseaux sociaux en ligne, nos conversations numérisées sont aussitôt archivées, quelque part dans les limbes électroniques. Repérée et extraite à l’aide de Google, la parole archivée d’Auguste Comte comme celle de Durkheim a le même statut dans ce texte que celle d’un auteur en vie que nous eussions cité à leur place – à ceci près que les mots du maître disparu pèsent plus lourd.

Leur générosité est sans limite. Nous leur devons la vie même, notre nom, une bonne part de notre être et de nos avoirs, et une bonne part aussi de nos émotions, de nos goûts, de nos affinités et de notre art de vivre. Leurs œuvres de pierre font le meilleur de notre cadre de vie où ils nous prêtent de surcroît leur don d’ubiquité puisque la moindre promenade dans une ville ancienne nous fait voyager, nous aussi, dans le temps. De bonne compagnie, ils rendent volontiers sa visite à l’homme cultivé, enrichissant le cercle de ses relations bien au-delà de ce permet d’espérer la fréquentation des contemporains. Mais pas d’angélisme : depuis leur enfer, les pires d’entre eux continuent d’influencer les pires d’entre nous.

La dette inspire aux vivants « ce sentiment, qui a pesé sur les hommes pendant des siècles, que nous devons à nos ancêtres d’être ce que nous sommes » (Pierre Nora). Pourtant ces créanciers magnanimes ne réclament jamais leur dû, sinon passivement, quand l’oubli des morts anéantit l’héritage. Quant aux intérêts de la dette, ils sont immédiatement capitalisés puisque chaque fois qu’un vivant puise dans le crédit d’un mort, il confirme et renforce l’autorité du prêteur [3]. L’usage ne consume pas les biens qu’ils nous lèguent, il les reproduit et les perpétue, et le legs s’enrichit encore quand on l’accommode à la manière de ou à l’esprit du temps. Si bien que l’Histoire est leur bain de jouvence, où nous plagions impunément les histoires dont ils sont les héros. Dans les sciences et les techniques, le nom d’un savant disparu donné à un théorème, une loi ou une équation témoigne de leur contribution au savoir accumulé. On habite leurs maisons, on interprète leur musique, on contemple leur peinture, ils peuplent la littérature aux côtés de personnages fictifs, avec lesquels ils s’hybrident pour enfanter un mythe recyclable, voyez Œdipe, voyez Ulysse ; les personnages collaborent du reste à la notoriété posthume de l’auteur, quitte à lui faire un peu d’ombre, voyez Flaubert et Bovary.

Les défunts agissent, en ce sens qu’ils motivent les vivant, les meuvent, les émeuvent et les contraignent. Ils sont les interlocuteurs du philosophe, les maîtres du savant, les donneurs d’ordres du notaire. Dire comme Saint-Just qu’une génération ne peut en enchaîner une autre, c’est encore reconnaître leur pouvoir, en le combattant… sélectivement, puisque lui-même les convoque : « il n’est pas de citoyen qui n’ait sur lui [le roi] le droit que Brutus avait sur César [4] ».

Dans un registre moins noble, ils rendent toutes sortes de petits services. Le quidam emprunte à la grandeur d’un ancêtre pour se hausser un peu soi-même ; les vivants les embringuent volontiers dans leurs querelles. Une référence entre mille : les controverses suscitées depuis 2008 par la crise financière se réduisent le plus souvent à une confrontation posthume entre Keynes (1883-1946) et Hayek (1899-1992) dont le débat fait l’objet d’une vidéo diffusée sur la Toile.

Ils sont les mentors des politiciens qui rechargent auprès d’eux leur crédit et leur dérobent sans vergogne idées et justifications, quand ce n’est pas leur identité même – il n’y a pas que les fous qui se prennent pour Napoléon. Ils les contraignent aussi, au nom de la loi, d’autant plus impérieuse qu’elle demeure intangible, gravée dans le marbre ou sur des tables de pierre, et rédigée dans une langue morte pour plus de sûreté. A contrario, quand elle se trouve exposée à la révision, au gré du changement, des alternances et des manifestations populaires, elle y perd bientôt son crédit. Mais n’en concluons pas trop vite que les morts sont par nature conservateurs.

S’il est vrai que le corps politique ne peut trouver son principe d’unité, son âme en somme, qu’en dehors de lui-même, extérieur et supérieur à la communauté des vivants, alors le culte des ancêtres apporte une solution efficace, au-dessus des partis. La monarchie propose une variante générationnelle (dynastique) fort élégante : le roi est mort, vive le roi. Mais l’artifice le plus archaïque fait un retour spectaculaire à l’ère moderne avec le culte des grands hommes ; la fraternité républicaine implique en effet quelque parentalité, au moins symbolique, mère patrie et père de la nation. Le culte des grands hommes est plus ouvert que celui des ancêtres car on meurt à tout âge, vieux sage et jeune héros – et la guerre de 14-18 va bientôt nourrir, monstrueusement, la quote-part des enfants de la patrie.

Ce retour doit beaucoup à notre expert en thanatocratie [5], dont la religion de l’humanité ne connaît d’autres dieux que les grands hommes disparus ayant contribué au progrès universel. La République entendra la prédication. À la différence des héros antiques, César ou Alexandre, nos grands hommes n’accèdent qu’après leur mort à la divinité – Panthéon, temple commun à tous les dieux, en dépit de l’athéisme officiel. Entretemps, le recrutement s’est élargi ; des savants, des juristes, des écrivains ont rejoint les chefs politiques et les braves – et ce n’est qu’un début puisque un récent rapport (octobre 2013) au Président de la République propose étrangement de « Faire entrer le peuple au Panthéon ». En attendant, Comte lui-même patiente au purgatoire, prophète en son pays mais pas davantage.

Notes

[1Auguste Comte, Système de politique positive.

[2Durkheim E., L’Évolution pédagogique en France, Paris, Alcan, 1938, cité par Gérard Mauger dans sa postface à l’ouvrage de Karl Mannheim, Le problème des générations, 1928. Édition consultée : Armand Colin, 2011, 168 p., 2e édition, traduit de l’allemand par Gérard Mauger et Nia Perivolaropoulou.

[3Dans l’empire des morts comme dans le cyberespace, le référencement croisé est la clé de la notoriété : en te donnant la parole je te la prends, je m’associe à ta popularité tout en l’accroissant.

[4Discours du 13 novembre 1792. Et encore : « Le monde est vide depuis les Romains ; mais leur mémoire le remplit et prophétise le nom de liberté. » (Discours à la Convention nationale, 11 germinal an II).

[5Raquel Capurro, Le positivisme est un culte des morts : Auguste Comte, éd. EPEL, 2001.