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Qu’est-ce que l’Union européenne ?

Paul Soriano, 6 juillet 2018

L’Union se définit elle-même par la négative (ce qu’elle n’est pas) ou par l’originalité – tellement originale qu’elle défie justement toute définition.

Les définitions officielles de l’UE sont instructives : elles disent abondamment ce que l’Europe n’est pas ou bien alors sa totale originalité, ce qui n’est pas non plus très éclairant.

Ce qu’elle n’est pas…

Cette singularité ne doit pas nous interdire de lui opposer la liste des attributs communément attachés à un corps politique. Un peuple ? Non, pas encore… Des frontières ? Pas vraiment, on y reviendra. Un Chef ? Des quatre figures kojéviennes de l’autorité, l’Union ignore celle qui incarne le passé (le « Père ») : les prétendus « pères de l’Europe » en sont tout au plus les promoteurs ; du coup, on manque d’élan vers l’avenir (pas de Leader, ou plusieurs, ce qui revient au même) et l’on se trouve écartelé entre le présent (des maîtres de l’époque puisqu’on a « commencé par l’économie ») et l’éternité de nos « valeurs ».

Un roman commun, au sens d’un « roman national » ? Non. Une histoire commune ? Assurément, mais c’est sans doute là que le bât blesse… On produit pas mal d’envolées lyriques, mais pas de roman digne de ce nom. En faisant silence sur ses origines (chrétiennes notamment) pour ne fâcher personne, l’Europe s’est peut-être interdit de se donner une destination. Et par ailleurs, ne vous déplaise, l’histoire politique de l’Europe c’est tout de même pour l’essentiel, une histoire de guerres, pleine de bruits et de fureur… A la place on aura tout au plus une idéologie exposant les bonnes raisons de faire l’Europe…

Des institutions ? Ah ça oui ! Mais des institutions seulement, ce n’est plus une solution, c’est le problème, surtout si l’on confond pouvoir et autorité… On y reviendra aussi.

En consultant un site officiel de l’Union (europa.eu) on découvrait il y a quelques années [1] le texte suivant :

« L’Union européenne (UE) n’est pas une fédération bâtie sur le modèle des États-Unis. Elle n’est pas davantage une organisation de coopération entre gouvernements à l’instar des Nations unies. En réalité, elle est unique. Les pays qui la forment (ses « États membres ») sont des nations qui demeurent souveraines et indépendantes, mais qui exercent leur souveraineté en commun pour acquérir sur la scène mondiale une puissance et une influence auxquelles aucune d’entre elles ne pourrait prétendre isolément. »

Deux arrêts de la Cour de Justice européenne qualifient la communauté de « nouvel ordre juridique de droit international, au profit duquel les états ont limité, bien que dans des domaines restreints, leurs droits souverains ». On ne saurait mieux (ni moins) dire.

On sait que l’Union n’a pas de frontières à proprement parler, sinon celles de ses États-membres périphériques, à la merci d’un nouvel élargissement. Déficit d’existence confirmé, si ce sont les frontières qui font et maintiennent l’identité (des nations et des êtres en général [2]) ; ou, au contraire, prétention démesurée d’un petit cap de l’Asie qui, pour le meilleur et pour le pire, a partout laissé des traces. Notons que l’’influence de l’Europe dans le reste du monde a connu son apogée quand elle était la plus divisée, disons du XVIe e au XXe siècle.

Être européen, c’est se trouver, ailleurs que chez soi (aux États-Unis, en Russie, en Afrique ou même au Japon ou en Chine [3]), assez dépaysé pour en jouir mais pas au point de s’y sentir tout à fait étranger. Aujourd’hui, l’influence européenne est assurément moins flagrante que celle des États-Unis, mais aussi plus ancienne et donc plus profonde, en ce sens qu’elle touche aux couches enfouies de la transmission tandis que la civilisation américaine se propage ou se communique [4].

Lourde conséquence : tout le monde est un peu chez soi en Europe.

Mais encore ?

« L’Occident rêve d’un Nouveau Saint-Empire, qui ressemblerait au Saint-Empire romain germanique, avec un Empereur majestueux, bien barbu de préférence, élu par quelques grands Électeurs délégués des vieilles Nations ou des nouveaux régimes ; un Empereur très différent d’un dictateur, car il aurait un pouvoir illimité en principe, mais très mesuré en fait, par la demi-autonomie des Villes Libres, ou des Provinces Unies. Avec un Pape gardien d’un Nouveau Pouvoir Spirituel, gardien d’une Idéologie sacrée, et Maître d’un nouveau clergé qui concentrerait, lui, le prestige des Médecins, des Psychiatres, des Confesseurs, des Directeurs de conscience, des Gourous et des Mandarins, des Magiciens et des Prophètes, des Préfets des mœurs et des Dames patronnesses ». Raymond RUYER, Le Sceptique résolu, Robert Laffont, 1979.

Des États-Unis (le tiret a son importance) ? Déjà fait : comme le remarque un médiologue impertinent : si l’union de peuples européens sous un même gouvernement a déjà été conduite avec succès en Amérique, à quoi bon renouveler l’expérience en Europe plus de deux siècles plus tard ? Les raisons, les motivations (religieuses), et les obstacles (territoriaux, politiques) qui ont conduit à opérer sur un autre continent ne sont-elles pas toujours valides ?

La matrice d’un nouvel ordre mondial de paix, prospérité et démocratie, où les petites nations seraient aussi souveraines (aussi peu) que les grandes ? « L’Europe dominera le XXIe siècle ! Ceux qui pensent que l’Europe est faible et inefficace se trompent. Au contraire, cette dernière est en train de façonner le monde entier à son image, au service de cette invention moderne qu’est la paix [5]. »

Gouverner autrement après la fin de l’histoire ? C’est une piste à explorer, surtout si l’on considère qu’après la fin de l’histoire on peut toujours indéfiniment se la raconter (son histoire) [6].

Les plus pessimistes suggèrent que l’UE serait le nom d’un monde engagé dans la fin de l’histoire. L’Union en tant que telle, en tant que « puissance », semble n’y être pas entrée, tandis que plusieurs grands pays paraissent en être sortis. L’Union européenne serait moins un « projet », avec un but défini, qu’une espèce de work in progress, un travail sur sa propre identité nourri par son histoire singulière qui la travaille comme un inconscient refoulé, à la fois occultée (à commencer par les « origines ») et obsessionnelle.

Entre un ça occulté et un surmoi régulateur, calculateur et vertueux, il n’y a pas de place pour que le moi européen advienne.

Europe des peuples, Europe des nations, empire et Saint-Empire, principe de subsidiarité, Europe des autonomies régionales et des libertés municipales, fédéralisme et jacobinisme, ligues et même anciennes unions monétaires… l’Union se rejoue, de manière synchronique en quelque sorte, tous les épisodes de son histoire. À ceci près que les conflits s’y déroulent à présent de manière civilisée, par la voie des débats, négociations et traités, au lieu de se régler sur le champ de bataille. Le « récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien » fait place aux petits arrangements entre ex-ennemis héréditaires, dont le récit ne signifie rien d’autre que lui-même.

C’est peut-être ça l’introuvable roman (feuilleton) européen : il s’écrit chaque jour, mais ce sont ses personnages qui l’écrivent, ou plutôt réécrivent l’histoire d’Europe à leur manière, y compris les adversaires souverainistes, acteurs de ce combat qu’est l’Union, en Congrès permanent.

Et il y a en effet de quoi alimenter les épisodes et les saisons de la série : à eux seuls, les Italiens ont expérimenté tour à tour l’empire, la féodalité, la cité et les ligues, la théocratie, la nation, le fascisme, le communisme à la bolognaise, la partitocratie, la télécratie (Berlusconi), la technocratie chrétienne (Mario Monti) et enfin (à ce jour) l’alliance baroque d’une Ligue (avatar d’une Lega lombarda nouée au XIIe siècle contre l’Empereur Barberousse) et d’un « non-parti », le Mouvement 5 étoiles [7].

Le principe de subsidiarité, ce « logiciel de l’Union » (pas mal piraté par les hackers bruxellois) remonte tout de même au XVIe siècle au moins, quand la souveraineté « à la française » (Jean Bodin), s’oppose à la souveraineté « à l’allemande » (Althusius). Déjà vu…

Mais recyclage n’est pas répétition : le V4 (Visegrád) de 1335 était dirigé contre l’Empire austro-hongrois ; celui d’aujourd’hui (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) semble plutôt inspiré par la nostalgie des Habsbourg…

Si l’Europe n’est pas un corps politique, on fait intensément de la politique au sein de l’Union ; on en fait même plus qu’ailleurs, précisément parce qu’elle ne forme pas (encore) un corps politique : aux conflits d’opinion, qui structurent plus ou moins les « partis européens », s’ajoutent en effet les conflits de politique internationale, entre pays membres (ou groupe de pays, tel le V4), eux-mêmes aggravés par les conflits avec l’Union. Game Of Thrones, à côté, ça manque un peu d’imagination. Mais le tout pacifiquement, comme si enfin la politique était devenue un moyen de faire la guerre par d’autres moyens.

Finalement, le mode d’existence de l’Union oscille entre déficit et trop plein (de politique). Pacifiée, elle s’agite, et c’est pourquoi aussi elle reste encore intéressante. Et pour le cas où vous refuseriez de prendre au sérieux une politique zéro-mort (qui est prêt à mourir pour ou contre l’Union ?), il reste heureusement dans l’ancien monde des ennemis qui ne respectent pas encore nos règles du jeu.

Ce n’est du reste pas la guerre (à l’est) mais la démographie (au sud) qui risque de submerger le petit cap.

Notes

[1Courant 2011. Depuis, ce texte, sans doute peu valorisant, semble avoir disparu…

[2Étant entendu qu’une frontière n’est pas un mur, mais un lieu de passage « régulé »…

[3Qui a pour sa part surtout connu l’avidité européenne, avant de lui emprunter le marxisme et le nationalisme pour les métaboliser à sa manière.

[4Régis Debray, Civilisation, 2017.

[5Mark Leonard, Why Europe Will Run the 21st Century, Harper Collins, 2005.

[6Kojève, bien sûr : la philosophie de Hegel met un terme à l’histoire de la philosophie, mais on peut toujours répéter ce qu’il a dit – ce que fait justement Kojève. En d’autres termes : l’ère du recyclage succèderait à l’ère du progrès, ce qui, après tout, est peut-être un progrès.

[7Les étoiles du M5S n’ont rien avoir avec celle du drapeau européen. Elle symbolisent à l’origine cinq enjeux : l’eau, les transports, le développement, l’environnement et… la connectivité. Le « V » (5 en chiffres romains) est aussi l’initiale du slogan « vaffanculo » (va te faire foutre) que de mauvais esprits ont rapproché du « me ne frego » (je m’en fous) mussolinien.