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Technocrates

Technocrates

Maîtres et possesseurs de la technique

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 15 juillet 2021

Bien avant la machine intelligente, les penseurs critiques de la technique dénonçaient déjà l’aliénation de l’« homme » à la technique. De l’homme ? Non, de certains hommes, les plus nombreux, à d’autres hommes, maîtres et possesseurs de la technique.

Mais si aliénation il y a, elle concerne le commun des mortels et beaucoup moins les maîtres et possesseurs de la technique [1] (convenons, pour faire court, de les appeler « technocrates ») dont elle a démultiplié la capacité d’agir (et de s’enrichir), de même que par le passé, les machines ont démultiplié leur capacité de nuire…

Comme le remarque encore Samuel Butler, les principales variétés et sous-variétés de l’espèce humaine ne doivent pas être cherchées parmi les Africains, Circassiens, Malais ou Aborigènes américains, mais parmi les riches et les pauvres. Et d’ajouter, drôlement : « les Rothschild sont les plus étonnants organismes que le monde ait jamais vus ».

A force d’oublier Marx on finirait par oublier qu’il y a des dominants et des dominés : comme l’observe judicieusement le robot philosophe (philobot) de Pascal Chabot [2], derrière la robotcratie redoutée se cache (à peine) une ploutocratie…

Précisons qu’entre les maîtres et les serviteurs il y a encore des serviteurs qui se croient maîtres (des contremaîtres ?). Et rien n’interdit de « dialectiser » leur relation (selon le discours de Hegel, cette fois), mais reste à savoir qu’elle sera, au bout du transfert de compétences, le serviteur le plus utile au maître : l’humain ou la machine ?

Quand des hommes servent les machines, ce sont leurs maîtres qui les ont asservis aux machines.

Qui sont les maîtres ?

Qui sont les maîtres de l’époque, alors ? On pense aux dirigeants des « GAFA », agents du soft-power américain devenu hégémonique, face à la seule autre puissance, la Chine (le reste du monde, dont l’Europe, hors compétition). Mais si la Chine a ses propres GAFA (les BATX), il lui manque le principal, le globish (langue de l’hégémonie), Hollywood (et Netflix), et la pop-culture : l’hegemon qui chante et qui danse. Et surtout la combinaison implacable de ces facteurs.

En Bourse, les GAFA ont pris la place des pétroliers et de l’automobile. Le public et le privé, le capital, l’enseignement supérieur et la recherche se mobilisent de concert en faveur de la technologie, qui procure aux entreprises et aux États des dispositifs de surveillance, d’influence et de répression sans précédent.
Les maîtres de la technique relèguent les dirigeants politiques : le PDG de Twitter fait taire le maître du monde présumé (le président des États-Unis !), et des gouvernements « enjoignent » aux mêmes GAFA de faire la police sur les réseaux sociaux – ce qui revient à leur déléguer le ci-devant monopole étatique de la contrainte légitime sur leurs propres ressortissants.

On peut néanmoins inclure dans la catégorie les technocrates au sens courant du terme, au gouvernement et dans l’administration de l’État profond (après tout, la « société de surveillance » à la chinoise est mise en œuvre par l’État) ; et plus généralement tout détenteur d’un pouvoir fondé en tout ou partie sur la maîtrise d’un dispositif technologique plutôt que sur une autorité symbolique « verticale », politique ou institutionnelle : chaque fois que l’on vante la « compétence » d’un candidat à une élection, tel Emmanuel Macron par exemple, on peut être assuré qu’on est sorti du politique – inutile d’invoquer Jupiter, Prométhée a gagné la partie.

Parmi toutes les variantes historiques du maître (le prêtre, l’aristocrate, le capitaliste…), le technocrate est celui pour qui la société n’est qu’un tas de « problèmes » en quête de « solution », selon une logique technicienne – croyance qui se colore de religiosité, chez le technolâtre, transhumaniste ou autre. « Mais s’il existe une chose un milliard de fois plus intelligente que l’humain le plus intelligent, comment l’appelleriez-vous ? » interroge un ancien ingénieur chez Google, fondateur de l’Église Way of the Future.

Sinon, dépourvu d’autorité, méprisant la tradition, le technocrate ne peut compter que sur la raison – on aura reconnu le triptyque wébérien des sources de l’autorité, où le rationnel algorithmique se substituerait au rationnel légal. Le maître de l’époque n’est ni un Père (l’autorité du passé), ni un Leader (le projet d’avenir), ni un Juge (l’éternité de la Loi) [3] : Emmanuel Macron, à nouveau, en serait une figure assez convaincante.

Notes

[1On aura noté le double clin d’œil (critique) à Descartes : Hommachine n’est pas une machine et moins encore maître et possesseur de la nature.

[2ChatBot le Robot. Drame philosophique en quatre questions et cinq actes, de Pascal Chabot (!), PUF, janvier 2016.

[3Les quatre figures de l’autorité selon Alexandre Kojève.