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Hommachine

Transferts de compétences

Un réseau intelligent peut se contenter d’usagers idiots

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 9 juillet 2021

Tandis que l’outil augmente les capacités de l’homme, la machine ferait plutôt le contraire : elle devient de plus en plus compétente et performante, l’homme de moins en moins puisqu’il n’a plus besoin de savoir/faire ce que la machine fait aussi bien ou beaucoup mieux à sa place.

À quoi bon apprendre la conduite, l’orthographe, le calcul, le solfège, à quoi bon mémoriser quoi que ce soit ? Évaluer, raisonner, argumenter ? « Un réseau intelligent peut se contenter d’usagers idiots », tranche le médiologique américain Nicholas Carr.

Et Machina sapiens serait plus performantes encore, si elle n’était plombée par ses « interfaces homme-machine », dont elle n’a nul besoin quand elle interagit avec une autre machine : l’énergie d’un smartphone est essentiellement consommée par l’écran, le clavier (même virtuel), le micro et des oreillettes, autant de concessions faites à un usager encore animal, trop animal…

En toute rigueur, il faudrait préciser que c’est le serviteur qui régresse, le maitre de la technique, lui, compte bien tirer parti de ce transfert de compétences…

Le calculateur prodige doué d’une mémoire exhaustive qui excelle déjà dans les jeux « algorithmiques » (échecs, jeu de go) aborde d’autres jeux où son innocence découvre la perversité humaine, comme le poker où excelle le bluffeur. En attendant de résoudre les « problèmes éthiques », mieux qu’un comité d’experts – et d’intervenir dans le débat sur les machines pour y défendre sa cause ? Ira-t-elle jusqu’à poser des limites à l’usage de l’humain dans la société ? Quant au robot conversationnel (chatbot) il se prête avec succès à l’interaction verbale avec les humains…

La prochaine étape est celle de la décision – ou de l’aide à la décision, si l’on adopte le point de vue de maître. Après avoir conquis les chaînes de production, puis la navigation (GPS), la machine s’installe au volant ; elle décidera bientôt de nos déplacements – en vue de réduire nos émissions de particules ? Plus spectaculaire encore : l’IA attachée à une « arme intelligente », le drone, pendant militaire du smartphone plus « civil », prescrira-t-elle son propre déploiement tactique sur le théâtre des opérations ; à terme, suggèrera-t-elle de livrer bataille et à qui… ou bien de ne pas le faire, après avoir établi un bilan coûts-avantages plus étayé que celui qui conduisit George W. Bush à ravager l’Irak en 2003 ?

Le travailleur sobre, le serviteur zélé attend d’être promu au rang de manager équitable, actionnaire rationnel, juge omniscient… À condition d’échapper aux « biais » de raisonnement qui guettent le décideur imparfait, mais qui sont presque toujours le fait des humains, concepteurs, usagers ou maîtres de la machine. Ils biaisent en particulier… les réflexions humaine sur l’IA, empreintes d’un « humanisme » hors de saison, y compris sous la forme idéologique la plus plate : les algorithmes seraient « conservateurs » avons-nous lu quelque part – accepterait-on qu’elle nous gouverne si elle était affectée d’un biais progressiste ?

En réalité, outre qu’elle n’a aucune raison personnelle ou idéologique de biaiser, sa mémoire exhaustive lui permet de recenser la totalité des réponses différentes que telle ou telle culture apporte à une question ou situation donnée (sur l’existence de Dieu, ou sur la tolérance aux déviances sexuelles, par exemple) : elle saurait donc fort bien repérer et, le cas échéant, éliminer les « biais culturels » - à condition que ses opérateurs veuillent bien la laisser travailler sans chercher à l’influencer…

Heuristique…

Chimérique, Machina sapiens peut néanmoins inspirer une expérience de pensée à valeur heuristique – en langage courant : prêchons le faux pour savoir le vrai ; en raisonnant par l’absurde, on finira peut-être par trouver la réponse à une simple question, à laquelle aucune autre réponse (mythique, religieuse, idéologique ou scientifique) n’a pu être apportée à ce jour : qu’est-ce que l’homme ? Au lieu de décréter a priori qu’une machine ne peut pas penser, mettons-là plutôt à l’épreuve, afin de mieux penser ce qu’on appelle « penser »… Et dans cette perspective (jusqu’où ira-t-elle ?), on retiendra quatre défis : la voiture autonome, parce qu’elle sévit à nos risques et périls dans le monde réel ; les « jeux » qui, à la différence des jeux algorithmiques, impliquent dissimulation et duplicité (humaines) ; le drone et ses extensions tactiques, voire stratégiques ; et le chatbot, pour le plaisir la conversation…