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Hommachine

Une chimère : Machina sapiens

Une chimère et une imposture

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 9 juillet 2021

Machina sapiens n’existe pas en tant qu’être auto-subsistant (vivant) susceptible de « succéder » à l’homme. Ce qui existe, subsiste et « évolue », c’est l’Hommachine, cet être équipé par la technique d’organes externes.

Pas plus que le « singe nu », la machine « évoluée » ne peut subsister par elle-même : sans elle, il est impuissant, sans lui, elle est insensée [1].

Rétablissons donc l’identité du héros démasqué de « l’aventure humaine », cet hybride que nous appellerons hommachine, seule espèce consistante, encore qu’en son sein dominants et dominés forment quasiment des espèces distinctes, dont l’une aurait quelque sorte domestiqué l’autre… comme tant d’autres espèces l’ont été par Homo sapiens… Le post-humain, décidément, reste encore trop humain.

Le singe nu, ne peut pratiquement survivre ni a fortiori agir ou penser sans prothèses techniques (l’outil, l’ordinateur ou même le viagra), individuelles ou collectives : les « systèmes », les réseaux de transport ou de télécommunication, par exemple – c’est cette évidence souvent occultée que la médiologie met en lumière. Si bien qu’il est difficile de distinguer le « sujet » des « objets » qui l’équipent [2]. « Je démarre, je freine, je braque » dit l’automobiliste, ou bien : « ce salaud a rayé ma portière ». La relation risque de se dégrader avec la « voiture autonome », à moins qu’elle devienne mon « amie » sur Facebook…

Entre le vivant et la machine, la métaphore est source de confusion – et de mystifications : le cerveau « est » un ordinateur, voire un vulgaire disque dur, le génome un programme informatique, etc. ; et comme la recherche en informatique, de son côté, trouve son inspiration du côté du cerveau (le vrai, l’organique) et des gènes, la boucle est bouclée. Au-delà des mots, toutefois, il est vrai que la chirurgie permet de « réparer » un corps vivant un peu comme on répare une machine ; et que les bio-technologies ouvrent peut-être des perspectives d’hybridation : après le robot, qui manque toujours de naturel, retour au Golem ou à la créature du docteur Frankestein, à notre image ?

En attendant, il n’existe pas plus de machine autonome, d’objet sans sujet, qu’il n’existe de singe nu viable. Une machine est à peine un objet consistant : pour user d’une distinction médiologique classique, elle est moins une « matière organisée », une chose, qu’une « organisation matérielle ».

Les machines sont des organes externes de l’homme, mammifère vertébro-machiné, dont elles prolongent et amplifient les organes internes, bras et jambes et aussi le cerveau [3]. Machina Sapiens est la lointaine descendante du boulier, et le « digital » nous rappelle que nous avons commencé par compter sur nos doigts ; plus près de nous, la machine très moyennement intelligente de Turing, a gagné la guerre, dit-on – mais c’était la machine de Turing

L’avantage sélectif des organes externes c’est qu’à la différences des organes internes, ils sont « débrayables [4] », on peut sortir de sa voiture ou déposer les armes, ou même se séparer un moment de son smartphone sans dépérir. Encore faut-il « gérer » ce déploiement d’organes externes, d’où l’intérêt de disposer, pour le faire, d’un relais : soit un « cerveau » externe, soit une « organisation » d’humains subordonnés au maître. Le médiologue combine la médiation technique avec celle les « institutions », qui sont des espèces de machines, comme le suggèrent d’autres métaphores : l’appareil d’État, la machine bureaucratique, logiciel du parti socialiste…

Raymond Ruyer, lecteur de Butler et médiologue avant l’heure, ajoute qu’à l’action descendante de la conscience vers la structure technique, cherchée, inventée, ou perfectionnée, répond une action « ascendante » de la structure vers la conscience ; l’appareil (la « structure ») inventé pour un usage précis recèle toujours plus de possibilités que l’inventeur n’avait envisagé [5] : c’est ainsi que le smartphone est beaucoup plus « smart » que « phone » (téléphone), c’est l’instrument de « téléportation » de son usager [6] dans le monde numérique.

L’évolution de l’espèce hybride hommachine s’est poursuivie et même accélérée depuis trois siècles – ce n’est pas l’homme-animal qui évolue, bien entendu, mais la technique [7], outil, machine, fabrique, « système », puis écosystème (le monde numérique « virtuel »), puis Machina sapiens ?

La machine, en revanche, reste dépourvue d’imagination, de libido, mais aussi d’agressivité, elle fait penser au Parfait, cher aux gnostiques, Cathares, puritains, transhumanistes et autres. En d’autres termes, ce n’est pas un être vivant, une forme qui se forme elle-même (encore que la machine puisse désormais se reprogrammer elle-même…), ni homme, ni animal, moins qu’une amibe : pour fantasmer son triomphe final sur l’humain, il faut paradoxalement, d’abord l’« animaliser » – mais le vivant, c’est précisément ce dont nos puritains high tech qui se défient de la chair, faillible, pécheresse et surtout périssable, entendent nous « émanciper »…

La machine n’a pas d’unité, pas d’ego, c’est un Lego (un montage) ; son « langage » ignore les pronoms personnels et les verbes d’action – sauf à les prononcer de manière insensée, comme un perroquet. À nouveau, il faut chasser la métaphore : Machina sapiens ne perçoit pas, elle scanne ; elle n’agit pas, elle opère ou exécute (un programme) ; elle ne pense pas (ni ne juge), elle compute et elle simule – mais ce faisant, elle émule, elle imite… pour mieux faire [8].

Une calculette à trois euros extrait sans délai (sur commande) la racine carrée de 137.257 ce que ne savent plus faire les mathématiciens de haut niveau, en tout cas pas aussi vite… Une machine (beaucoup plus coûteuse) terrasse un champion humain des échecs ou de jeu de go, mobilise toute la jurisprudence sur un « cas » juridique complexe. Mais il faut encore lui enseigner que « ça ne sert à rien d’essayer de traverser un platane », comme l’explique le directeur de la recherche en IA chez Facebook. Ou bien, si vous lui dites que « Jean est sorti de l’appartement, il a pris ses clés », il faut lui préciser que « il » désigne Jean et non l’appartement, et qu’il est passé par la porte et non par la fenêtre. On frémit à l’idée qu’une voiture autonome confonde l’étoile à trois branches qui orne le capot des Mercédès avec un viseur…

Elle est donc dépourvue de cette espèce de sixième sens qui est celui de la perception synthétique immédiate du monde et des êtres qui l’habitent (les Modernes diraient un « être-au-monde »), qui fait qu’un être vivant est affecté par la présence et l’expressivité des êtres et des choses. À cette immédiateté du sens commun elle substitue tant bien que mal la vitesse de calcul : il lui faut de l’explicite, du « pas à pas », mais elle court très très vite.

Son fameux « cerveau » (électronique) n’est ni « mammifère » ni « reptilien », ce cerveau primitif qui nous fait réagir (réflexe) avant même de comprendre (réflexion, analyse) et freiner quand un piéton surgit devant le capot de la Mercédès, par exemple. En cela, elle ressemble au penseur des Lumières idéal, gouverné par la seule raison – disons par son seul cortex cérébral.

Notes

[1Même les drôles de machines de Tinguely sont pourvues par l’artiste d’une signification esthétique ou philosophique. https://www.paulsoriano.fr/machines….

[2Jean Baudrillard, Le Système des objets.

[3Comme le fait remarquer Samuel Butler, il faut les voir les machines comme le mode de développement par lequel un organisme humain progresse, et toute nouvelle invention est comme une nouvelle extension des ressources du corps humain. Carnets, “Lucubratio Ebria”, 1865.

[4Si l’outil et la machine « ne sont pas détachables de l’espèce humaine qui les invente, ils sont détachables des individus, à la différence des organes proprement dits » (Raymond Ruyer, « Marx et Butler ou technologie et finalisme », Revue de Métaphysique et de Morale n°3, Juillet-Septembre 1950).

[5Raymond Ruyer, ibid.

[6Téléportation de son « esprit » ou de son « âme », et non pas, comme dans les films de science-fiction, de son corps : il n’y a pas de corps dans le monde virtuel, seulement des spectres.

[7« L’analyse des techniques montre que dans le temps elles se comportent à la manière des espèces vivantes, jouissant d’une force d’évolution qui semble leur être propre et tendre à les faire échapper à l’emprise de l’homme. » (Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, cité par Régis Debray, Cours de médiologie générale).

[8En informatique « émuler » signifie exécuter sur un type d’ordinateur un programme prévu pour un autre Un livre sur « le travail, l’amour et la vie quand les robots gouverneront la Terre » s’intitule « The Age of EM”, où EM signifie “Emulated People” (Robin Hanson, 2017).