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Vive la politique !

Paul Soriano, 30 janvier 2020

Modifié le : 11 juillet 2020

Finie, la politique ? Quelle blague !

Il faut dire que « politique » signifie deux choses différentes, parfois opposées selon le genre : le politique vise le consensus, le rassemblement du corps politique ; la politique c’est au contraire le conflit, le dissensus, et le « parti » - même quand il se dit rassemblement. Le déclin de l’un nourrit l’exubérance de l’autre.

Tout est politique ? Non, mais n’importe quoi peut nourrir le conflit et être ainsi politisé. Le bon vieux clivage gauche-droite tient le coup (« progressistes-conservateurs ») mais la politique fait flèche de tout bois. Dans les Voyages de Gulliver, c’est la façon d’ouvrir les œufs à la coque, par le ros bout (droite conservatrice ?) ou par le petit (gauche progressiste ?) qui divise les citoyens et oppose les empires. Les populistes préfèrent sans doute les œufs brouillés. En attendant, l’écologie, la cause des femmes, la taxe carbone et les limitations de vitesse, ou le burqini, feront l’affaire.

N’importe quelle valeur, n’importe quoi, peut donner motif à une « guerre de… » : les « guerres de religion », par exemple, sont des guerres politiques à motif religieux. Le vrai, le juste et même le beau, et tout ce qui a de la valeur, sont susceptibles de nourrir le dissensus.

La mondialisation, le triomphe de la démocratie libérale et le règne de l’argent auraient dû apaiser ces ardeurs obsolètes, le gouvernement cédant la place à la gouvernance. Il n’en est rien, c’est même tout le contraire. Jamais les conflits politiques n’ont été aussi virulents. Pourquoi ?

La mondialisation, tout comme l’intégration européenne, sont devenues elles-mêmes des motifs de conflit. L’hégémonie de l’Empire (américain) a logiquement réveillé des empires concurrents. Notre monde est à la fois unifié (global) et de plus en plus fragmenté, du fait de l’affaiblissement des échelons intermédiaires : déclin de vieilles nations, si l’on veut, mais pas de « la nation », sinon pourquoi les Ecossais (très ancienne nation) ou les Catalans (idem), et tant d’autres, voudraient-ils recouvrer la leur ?

Ce prétendu monde sans frontières en voit surgir de nouvelles plus vite qu’on abat les anciennes. Le déclin des institutions et des idéologies libère les émotions. Quant aux réseaux sociaux, ils ont élargi, internationalisé, fragmenté et dérégulé l’espace public : populisme technologique. Quant aux intellectuels terminaux, ils tentent de survivre sur Twitter.

Le mythe du progrès linéaire laisse place à une ère du recyclage où tout peut faire retour et ranimer des passions que l’on croyait abolies. L’Histoire avec un grand H redonne la main aux histoires et autres fictions identitaires… qui ne l’avaient jamais vraiment perdue. Les nouveaux leaders de notre temps, en Chine, en Russie, en Inde, en Turquie et ailleurs concilient les anachronismes – à la française : « et en même temps ».

L’Italie, laboratoire politique, a tout expérimenté. Deux ans avant la France, elle tente le macronisme, en la personne de Matteo Renzi, suivi d’une alliance baroque entre une Ligue d’inspiration médiévale et d’un non-parti post-moderne, le M5S : un autre compromis historique, éphémère, bien dans l’air ou le courant d’air du temps. Les Italiens se gouvernent peut-être mal (malgoverno) mais, assurément, ils font de la politique. Et les plus incolores (Giuseppe Conte) ne sont pas moins habiles que les ex-flamboyants (Renzi, di nuovo).

Ajoutez à cela les exceptions françaises, les querelles de Teutons, les perfidies anglaises, les nostalgies Mittel-Europa, et les névroses scandinaves, et le laboratoire prend des dimensions continentales. A défaut d’un introuvable corps politique européen, on y fait de la politique comme jamais, pacifiquement : faites de la politique, pas la guerre. Dernière trouvaille : la « démocratie illibérale », en d’autres termes, conflit entre pouvoir des juges et souveraineté populaire.

Dans un récent numéro de Médium (https://www.mediologie.org/medium-58-59), Antoine Perraud souligne les effets dévastateurs de la démocratie directe sur l’admirable mécanique parlementaire britannique. Mais cette mécanique, justement, avait peut-être fini par tourner sur elle-même ; n’était-il pas temps de consulter enfin le peuple ? Le désordre et les extravagances qui raillent les contempteurs du Brexit, c’est aussi de la politique. Dernières péripéties : le micro-coup d’État de Boris est aussitôt annulé par celui de la Cour suprême. Et pendant ce temps aux États-Unis, on bricole l’empeachment de Trump : vous avez dit pouvoir des juges ?

En France, on pouvait espérer (ou craindre) que l’élection d’un président et de gauche et de droite calme le jeu, encore que l’intéressé n’ait pas manqué de souligner lui aussi les clivages : les « gilets jaunes » lui ont fait savoir qu’ils l’avaient compris. En Espagne, Sanchez fait de la politique, d’abord contre ses camarades, puis contre ses adversaires. Poutine, Xi Jinping, Modi, Erdogan font de la politique… sur la scène internationale. Sur le plan intérieur, ça laisser à désirer.

Les oligarchies en quête de gouvernance tranquille et lucrative se désolent de ces folies. Ce n’est pas pour surprendre mais les peuples ne devraient pas s’en laisser conter.

Et que ceux qui n’ont jamais péché (les voix) leur lancent la première balle de défense.