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Figures

Et pourquoi pas Virgile ?

L’écrivain national

Paul Soriano, 6 février 2018

Demandez à un Milanais, à un Bolognais ou à un Romain de nommer l’écrivain national italien. Dante, bien sûr ! L’un ou l’autre ajoutera sans doute : Machiavel. Et le Milanais : Manzoni. Mais quand ils sont entre eux, les uns et les autres savent bien que Dante et surtout Machiavel sont des Florentins, au sens propre comme au sens figuré.

Du côté des penseurs plus spéculatifs, il y a bien le grand Vico, mais c’est un Napolitain, autant dire qu’il n’est pas italien comme Descartes (sa bête noire) est français. Quand à Manzoni, écrivain national stricto sensu, qui le connaît ailleurs, orbi ? Inversement, quand vous parlez d’un écrivain français à un Italien lettré, une question surgit presque toujours : d’où est-il ? Et n’espérez pas vous en tirer en répondant Normand, Breton ou Dauphinois, il veut connaître sa ville de naissance. Manifestement, ça compte pour lui.

Côté musique, on hésite moins : le nom de VERDI n’a-t-il pas inspiré le slogan de l’insurrection nationaliste contre les Autrichiens : Vittorio Emanuele Re D’Italia ? Il est vrai que les Italiens ont avec leurs musiciens (et leurs artistes en général) le même « problème » que les Français avec leurs écrivains : pléthore de figures nationales.

Longtemps, pour les Italiens, la nation c’est les autres et plus d’une fois, les autres c’est l’enfer, dans un contexte marqué par l’héritage romain et le conflit de la papauté et de l’empire, entre autres guerres d’Italie. Le corps politique pertinent en Italie c’est la cité. Ce qui, ne nous déplaise, n’a rien d’aberrant si l’on considère l’étymologie du mot citoyen, qu’il tienne à la nation, à l’empire ou au monde. D’autant que ce campanilisme n’est nullement fermé sur lui-même, et que ses écrivains franchissent les murs de la bibliothèque municipale. Dans l’Italie des communes, on peut même jouer à la politique internationale sans quitter la péninsule, quitte à former une ligue pour combattre l’Empereur avec le Pape, ou le Pape avec l’Empereur, à l’image de la lega lombarda dont l’épopée inspire encore les séparatistes du Nord.

Si l’on retient Dante, c’est surtout parce que sa Divine Comédie apporte, au début du XIVe siècle, une contribution essentielle à la genèse, laborieuse et peut-être inachevée, de l’italien moderne. L’œuvre elle-même appartient plutôt au patrimoine littéraire mondial : si campanilisme vient de l’italien campanile (clocher), uomo universale se dit aussi très bien dans cette langue.

Toutefois, la promotion nationale du dialecte toscan touche surtout la poésie, tandis que le latin poursuit sa carrière dans la philosophie et les sciences (Dante écrit encore en latin son grand œuvre politique, De Monarchia). Cinq siècles plus tard, en plein Risorgimento, Manzoni se préoccupe encore que son œuvre achève l’institution d’une langue nationale pour la « Nouvelle Italie ». Quand la question de la langue nationale n’est pas tranchée institutionnellement et d’autorité par un édit du pouvoir central, la résurgence des querelles linguistiques est inévitable – mais pourquoi chercher querelles ? Car du coup, la littérature italienne est la plus riche en œuvres dialectales vivantes (napolitain, romagnol, sicilien, milanais…), aujourd’hui encore. Pasolini rédige en frioulan ses poésies de jeunesse, il est l’auteur d’une anthologie de la poésie dialectale au XXe siècle et le dialecte (romain notamment) est présent dans le reste de son œuvre, roman et cinéma. Cinéma ? Le cinéphile italien regarde en VO bergamasque sous-titrée en italien le chef d’œuvre d’Ermano Olmi, L’Arbre aux sabots, Palme d’Or à Cannes en 1978. L’un de plus grands films de Fellini, dans la foulée de Roma, s’intitule Amarcord, je me souviens en dialecte romagnol, du côté de Rimini. Et qui jugerait provinciale l’œuvre d’un Pirandello, né à Agrigente mais justement qualifié de « Sicilien planétaire » par son traducteur, Georges Piroué ?

Dante et Machiavel sont des écrivains « engagés » et ce qui les motive en dit long sur le lieu et l’époque. On se déchire au sein même de la cité, mais dans une perspective « transnationale ». À l’époque il faut être guelfe (partisan du Pape) ou gibelin (partisan de l’Empire). Dante est du parti guelfe, de la faction des guelfes blancs, attachés à l’autonomie de la ville contre l’ingérence du pape, ce qui le rapproche dangereusement du parti gibelin. On se perd dans ces combinazioni. La défaite des Blancs le condamne à l’exil définitif – l’exil en Italie, à cette époque, vous expédie dans une autre cité, si bien que son tombeau est à Ravenne. Le décret le bannissant de Florence ne fut révoqué qu’en… 2008, ce qui ne garantit aucun retour des cendres tant la cité de Romagne tient à son réfugié. Pétrarque, qui forme avec Dante et Boccace le trio des grands Toscans meurt aussi « en exil », près de Padoue.

Car on circule d’une cité à l’autre, de son propre chef ou parce qu’on est appelé ou banni. L’exemple du Tasse (Torquato Tasso, 1544-1595), autre monument de la littérature italienne, lu dans toute l’Europe – dans son calendrier positiviste, Comte lui fait l’honneur d’un dimanche d’août – est frappant : d’origine bergamasque et toscane, il est né à Sorrente, d’une mère napolitaine, et on le suit tout à tour à Rome, Urbino, Venise, Padoue, Mantoue, Bologne et Ferrare.

Qui dit cité dit cour, quand la noblesse ou l’aristocratie marchande, le patriciat, conjugue gouvernement, entreprises commerciales transfrontières et « rayonnement culturel » comme on ne disait pas encore. Les Versailles italiens sont moins imposants que le nôtre, mais il y en a plus d’un… Il existe même une littérature de cour, qui n’est pas négligeable puisque la réputation du Courtisan de Castiglione (1528) ou du Galateo de Giovanni della Casa a franchi les frontières et qu’on les publie encore en livre de poche en Italie. Ce sont du reste ces cours provinciales qui favorisent la diffusion d’une langue et d’une littérature proprement italiennes, tandis que les universités verrouillent la forteresse latine.

Machiavel, connaît lui aussi l’exil pour motifs politiques, mais il pourra finir ses jours dans sa ville natale. Faut-il vraiment le regarder en précurseur des patriotes qui combattirent beaucoup plus tard pour l’unité italienne ? C’est beaucoup dire et flirter avec l’anachronisme : sa référence n’est pas tant nationale qu’impériale et romaine comme le montre assez son Discours sur la première décade de Tite-Live. Ce « républicain avant l’heure » se trouve à nouveau disgracié l’année même de sa mort, en 1527, quand à l’avènement de la république justement, on lui reproche sa complaisance envers les Médicis. Il faut dire qu’il avait dédicacé Le Prince à Laurent II en justifiant fort astucieusement, à sa manière, qu’un homme « de basse condition » conseille le prince dans la conduite des affaires publiques : « il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère du peuple, et être du peuple pour bien connaître les princes. » Lui, qui est de famille noble en réalité, connaît assez bien les uns et les autres.

C’est entendu, le laboratoire politique italien a presque tout inventé ou expérimenté : des premières communes libres au totalitarisme (le mot sinon la chose) en passant par l’Empire, y compris la politique pure, comme technique (de Machiavel à Malaparte, auteur d’une Technique du coup d’État), sans oublier la télécratie (Berlusconi). Tout, à l’exception notable de la Nation, produit d’importation qu’elle n’adopte elle-même que tardivement et pour ainsi dire sous contrainte. A l’heure du Risorgimento, elle importe en même temps le romantisme qui inspire une littérature enfin nationale. A l’instar du poète Goffredo Mameli (1827-1849) auteur de l’hymne Fratelli d’Italia, devenu celui de la République en… 1946.

Non plus deux donc, mais trois Rome, l’impériale, la catholique et la capitale de la République italienne. Mais la troisième symbolise pour beaucoup d’Italiens les pires turpitudes politiciennes, Roma la ladra, la voleuse, la profiteuse, comme la flétrissent les léguistes du Nord, avant de se faire prendre eux-mêmes la main dans le sac. Voyez ce qu’on a fait du Senatus Populusque Romanus (SPQR) : Solo Preti Qui Regneno (seuls les prêtres qui règnent ici) et pour finir : Sono Porci Questi Romani (ces Romains sont des porcs). On doit sans doute la synthèse aux Français (aux Gaulois) : ils sont fous, ces Romains (Sono Pazzi Questi Romani).

De nos jours, l’institution nationale qui éveille le plus d’émotions positives en Italie c’est encore l’équipe de football, laquelle porte le même surnom affectueux que l’équipe de France (gli Azzurri, les Bleus), c’est tout dire. Ne faisons pas la fine bouche : l’entraîneur de la squadra nationale qui a inventé le catenaccio, ignore peut-être qu’il redécouvre une innovation tactique de l’armée romaine, pour dompter la furia francese et les débordements germaniques. La boucle est bouclée, tous les chemins ramènent à Rome, sub specie aeternitatis. Poussé dans ses retranchements, l’interlocuteur à qui vous demandiez tout à l’heure de désigner l’écrivain national italien s’écrie à la fin : Virgile, Virgile ! Il est vrai que l’auteur de l’Eneide, épopée d’un Empire parti d’une cité – la cité – est le parfait médiateur : né dans l’actuelle Lombardie, mort à Brindes, l’actuelle Brindisi, contemporain du basculement de la République à l’Empire d’Auguste, et cela au premier siècle avant notre ère. Un peu réactionnaire sans doute (il croit que la terre ne ment pas), on lui attribue la formule E Pluribus Unum, dans un poème qui est… une recette de cuisine. Mais c’est surtout le guide élu par Dante pour son voyage aux Enfers. C’est presque trop de symboles.