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Simenon l’inoxydable

Paul Soriano, 2 avril 2018

Le mystère Simenon s’éclaircit en rapprochant deux surnoms : « arbre à roman » ou le génie littéraire bien enraciné ; « usine à roman » ou le labeur et l’entreprise. Ce peintre obstiné de l’existence malheureuse en est peut-être aussi le thérapeute. Longévité assurée.

Georges Simenon remplit de manière exemplaire la plupart des conditions qui déterminent, en général, une survie littéraire.

La première est évidente : une œuvre et une écriture qui touchent de nombreux lecteurs, dans sa langue et par les traductions, et susceptible de séduire les nouvelles générations de lecteurs, mais aussi de « faire école ». L’audience de l’œuvre peut encore être accrue et prolongée par le biais, si elle s’y prête, d’« adaptations » – de l’écrit à l’audio-visuel, par exemple.

La deuxième condition requiert une entreprise éditoriale efficace assurant la diffusion de l’œuvre, sous les formats requis par différents publics, celle de la littérature secondaire sur l’auteur et ses écrits, voire des « produits dérivés ».

Enfin, des institutions de transmission, notamment dans les sphères scolaire, académique et culturelle, contribuent d’une manière ou d’une autre à inscrire l’auteur, sa vie, son œuvre, dans la mémoire collective.

Un conteur sachant compter

Avec Simenon, il faut faire parler les chiffres. Les résultats de l’entreprise sont impressionnants : près de deux cents romans et autant d’autres ouvrages publiés sous d’autres noms d’auteur (vingt-sept pseudonymes), sans compter les nouvelles, les œuvres autobiographiques, les reportages et les articles. Ses livres ont été tirés à plus de 500 millions d’exemplaires, il est le troisième auteur francophone le plus diffusé, après Jules Verne et Alexandre Dumas. L’œuvre a fait l’objet de 3 500 traductions en 47 langues. [1]

En aval de l’usine à romans, le marketing est impeccable. La source tarie, le recyclage prend le relais. De la Pléiade aux ouvrages bradés chez les bouquinistes, en passant par les « poches » et de nombreuses compilations, l’œuvre de Simenon reste parfaitement accessible, dans tous les sens du terme.

En France, Simenon a connu trois éditeurs principaux, Fayard, Gallimard et les Presses de la Cité. Le dernier, via la collection puis la marque Omnibus [2] tire admirablement parti de l’atout que constitue le format de l’œuvre : un roman de Simenon (moins de deux cents pages), ça se glisse dans la poche, et ce même format permet de multiplier les compilations. Outre les vingt-sept volumes de Tout Simenon on trouve toutes sortes de regroupements chronologiques et thématiques : femmes fatales, vengeances et trahisons, voyages autour du monde, Maigret chez les notables, etc. Et même un « best of » : L’Essentiel de Simenon.

Le site toutsimenon.com est bien fait, l’esthétique sobre, presque désuète, ce qui ne nuit nullement, au contraire. On y découvre entre autre, pour le grand public, un résumé du roman, et parfois les premières lignes ciselées par l’auteur, dont on sait qu’elles sont décisives pour les lecteurs avisés.

Commencée sur le tard en 2012, la numérisation est bien avancée (environ 250 titres à ce jour) comme on peut le constater en consultant… simenonnumérique.com ! Là encore, simple et efficace.

Simenon est un écrivain multimédia. Là encore, les chiffres tombent : quatre-vingt-dix adaptations pour le cinéma et, en incluant tous les épisodes des séries sur Maigret, 450 pour la télévision (source : John Simenon [3]). Et ça continue : encore deux adaptations pour la télévision en 2013 L’Escalier de fer et Les Complices et deux autres en 2015 : La Boule noire et La Mort d’Auguste. Ces productions récentes sont saluées par la critique, osant des acteurs inattendus, presque à contre-emploi, mais populaires et talentueux : Bruno Solo dans Jusqu’à l’enfer (La Mort de Belle), et le surprenant Laurent Gerra, imitateur de son état, dans L’Escalier de fer (2009).

Bien avant que les séries télévisées ne deviennent un genre à part entière, Maigret a investi le créneau. En France, deux grandes productions : à partir de 1967 et durant près d’un quart de siècle, avec Jean Richard dans le rôle du commissaire ; puis à partir de 1991, avec Bruno Crémer, jusqu’à la mort de l’acteur (54 épisodes) – là encore une production de qualité, en général.

Il y encore le théâtre, dès les années 30, le cas échéant radiodiffusé. Mentionnons La Neige était sale, adaptation marquée par la collaboration (un temps orageuse) avec le jeune Frédéric Dard. Fin 2016 encore, on donne Le Chat au Théâtre de l’Atelier, monté par Didier Long, avec Myriam Boyer et Jean Benguigui. On se souvient que le même roman a inspiré le film de Pierre Granier-Deferre porté par Gabin et Signoret.

Sans oublier les bandes dessinées, les DVD et les produits dérivés, du genre « La France de Maigret vue par les maîtres de la photographie du XXe siècle » ou le Cahier de recettes de madame Maigret signé Custine et préfacé par Simenon en personne.

Le tout avec les droits qui en découlent : Simenon fait encore de l’argent post-mortem, et honni soit qui mal y pense. D’autant qu’il sait discerner du « commercial » ce qui relève de l’art : est commercial en littérature ce qui est produit pour plaire à un certain public, fut-il le grand public, pour un « marché ». Ce qui contraint l’auteur à faire des concessions, à se conformer à certains « codes » (ceux d’Hollywood ou de la télévision). Mais l’écriture, la vraie, n’est pas, à ses yeux, une profession, plutôt une vocation de l’infélicité [4].

Les racines de l’arbre à romans

L’entreprise Simenon est familiale et il faut remonter loin dans la biographie du fondateur pour en saisir les origines. Élève précoce, il se serait avisé dès l’adolescence d’une vocation d’écrivain, nourrie par sa propre existence, sa formation ou plutôt ses apprentissages, ses fréquentations et ses expériences « personnelles et professionnelles », comme on dit dans les CV.

Il a des dispositions : une mémoire photographique qui opère dès l’enfance, une vison proprement picturale, impressionniste (la clé du style Simenon, comme on le verra) pour saisir les gens, les lieux et les scènes de la vie qui s’y déroulent. Il estime qu’un homme enregistre tout ce qui influencera son existence avant l’âge de vingt ans mais lui-même, devenu journaliste et écrivain d’investigation, continuera d’enregistrer au cours de ses voyages de globe-trotter.

En bon artisan, il développe ses compétences au cours d’un long apprentissage, en trois étapes : le journalisme, pour apprendre à écrire vite, droit au fait (1919-1922, à Liège), les romans populaires pour fabriquer un récit et faire court (10 ans) ; et, ainsi outillé, produire enfin de la littérature, les « romans romans ». Au terme de ce parcours, il aura sublimé la rubrique des fait divers et distillé un style.

Maigret et les récidivistes

Un homme aussi perspicace ne pouvait passer à côté de l’âge d’or du polar. Il s’y inscrit de façon à la fois magistrale (Maigret est sans doute le flic le plus célèbre du monde) et originale, sans trop se dédoubler : plus d’un Maigret aurait sa place dans les « romans durs » et, inversement, devant tel titre de roman dur, la mémoire hésite : avec ou sans Maigret, celui-là ?

Les personnages de roman s’acquittent de leur dette envers l’auteur en lui conférant une immortalité plus robuste que celle de l’Académie. Non sans rivalité : Simenon est « un homme bien connu pour sa notoriété », mais Maigret lui dispute la vedette. Pas rancunier ou bien suprêmement retors, l’auteur s’offre le luxe d’écrire des Mémoire de Maigret où c’est le commissaire qui prend la plume et juge sans trop d’indulgence son ami Simenon, un auteur très sûr de lui, arrogant et avide de publicité qui a eu le culot de le mettre en scène, lui Maigret, et sous son vrai nom !

Du coup, on se dispute pour savoir qui, à l’écran, en France et à l’étranger, incarne le « vrai » ! Entre l’acteur culte (Gabin sert Simenon qui le sert en retour [5]) et l’acteur discret (Bruno Cremer) en passant par plusieurs erreurs de casting. Pour nous la cause est entendue : Maigret, c’est désormais et pour toujours Bruno Cremer, si proche du commissaire qu’il lui arrive, dit-il, d’oublier de jouer, sans que personne ne s’en aperçoive. Et il sait où il met les pieds : « Pour moi, Simenon est un immense romancier de l’inconscient (…). Ses personnages errent dans leur propre vie. La vocation de Maigret n’est pas tant de les arrêter que de s’en imprégner, de les comprendre et, finalement, les aider à sortir de leur abîme intérieur [6]. »

Les autres personnages sont moins prégnants. Génie mis à part, Simenon serait un type ordinaire et ses avatars des « Monsieur Monde », Monsieur Toutlemonde. Une lectrice assidue nous explique son addiction par le fait qu’on se retrouve forcément dans ses romans, noirceurs comprises. Elle trouve cela « rassurant », quand d’autres au contraire éprouvent une « troublante familiarité ». La lecture de Simenon, comme la psychanalyse et à moindre coût, rend votre vie intéressante, digne d’être racontée : la preuve, on est en train de la lire. Et du reste, les lettres de lecteur que reçoit l’auteur pourraient aussi bien être adressées à un médecin ou, justement, à un psychanalyste, révèle-t-il encore dans l’entretien avec Collins.

Les personnages de Simenon sont donc des hommes « modernes », en ce sens qu’ils se trouvent dépourvus de repères autres que ceux qu’élève la « grande organisation » qui les minimise, en quête de remèdes à leur mal-être. Lire un roman de Simenon, c’est comme regarder par le trou de la serrure (l’image est de lui) pour découvrir ce que fait et pense le voisin, votre alter ego. Et notre auteur de généraliser, une fois n’est pas coutume, sur le roman moderne : une homme, la cinquantaine, forcément insatisfait, essaie de changer de vie.

Cet homme est parfois une femme, notre lectrice ne s’y est pas trompée. Simenon, sa boulimie sexuelle, son commerce avec les prostituées : le voilà suspect de misogynie. À moins que ce soit la faute de Mme Maigret, outrageusement femme au foyer. On trouve pourtant dans l’œuvre, non seulement des « figures admirables » et autres raccommodeuses de destin, mais surtout une étonnante diversité de portraits qui défie les stéréotypes, de la lumineuse Tante Jeanne à l’intransigeante et impénétrable Bébé Donge dont il n’est pas sûr que le roman nous révèle la « vérité ». Ainsi que de nombreuses nuances de garces – à croire que la maman de Simenon ne l’aimait pas. Il nous semble même que ces femmes sont en général plus consistantes que les hommes. En tout cas, jamais Simenon ne dépeint « la » femme. Bon point pour lui.

Une vie comme neuve pourrait servir de titre à un regroupement de romans durs sur les récidivistes de l’existence malheureuse. Intrigue récurrente : un événement, minuscule (le regard d’un enfant malade, dans Malempin) ou considérable (un meurtre, un accident…), bouleverse une existence, mais à la fin tout revient ou presque à la normale, ou à l’anormal ; une révolution, mais au sens propre, à 360 degrés. Seul un gain de lucidité vient parfois récompenser ces médiocres odyssées.

Cette récurrence, qui déprime ou apaise, c’est selon le lecteur, contribue aussi à la pérennité de l’œuvre : alors même que les personnages, les situations ou les lieux sont datés, au moins implicitement, l’art de Simenon leur donne, sinon un parfum d’éternité (on n’est ni dans la Bible ni dans la tragédie grecque), du moins une forme d’intemporalité qui est une autre garantie de survie.

Il y a encore les familles, les Donadieu, les Cardinaud, les Ferchaux, les Malétras, et d’autres, entre grande et toute petite bourgeoisie. Sans oublier les Brüll (famille maternelle) et les… Simenon.

Le plus souvent haïssables, mais sans la véhémence gidienne. C’est juste comme ça. Pedigree. Les œuvres autobiographiques balancent entre fiction et réalité mais le suicide de Marie-Jo, hélas, n’est pas fictif. John Simenon raconte qu’il a souffert, dans sa jeunesse, de reconnaître dans les ouvrages de son père des situations ou des épisodes familiaux, avant que ces « références » redoublent au contraire le plaisir des relectures.

La ligne poétique

Le plus réticents admettent que Simenon, au moins, sait raconter des histoires. Or, sauf exception, l’histoire, nous semble-t-il, n’est presque jamais l’essentiel, pas même dans les Maigret. L’intrigue est mince, ou bien réduite à des circonstances. Quant à l’Histoire majuscule, elle est tout simplement absente, chez un auteur qui a pourtant connu, parfois de près, le plus souvent de très loin, un siècle de fureur et de sang.

Le génie simenonien est moins celui du conteur que celui du peintre, avec une préférence pour l’école impressionniste, bien sûr. Pour distinguer les Maigret des romans durs, il utilise déjà une métaphore picturale, en parlant de toile et d’esquisse – Maigret ne va pas plus loin parce qu’il est contraint par un point de vue particulier, celui du détective.

Lui qui, dans ses interviews, peine à expliquer ce qu’il fait (il préfère s’étendre sur le comment) se montre très sûr de son art dans l’entretien avec Carvel Collins déjà cité, tout en soulignant qu’il est probablement le seul à le voir ainsi : « je crois que ce que les critiques appellent mon “atmosphère” n’est rien d’autre que l’impressionnisme du peintre [7] adapté à la littérature. » Et il ajoute : Ce que j’entends par atmosphère, pourrait être traduit par « la ligne poétique […] J’essaye de faire avec la prose, avec le roman, ce que l’on fait en général avec la poésie ».

L’univers simenonien n’est pas « glauque », c’est un monde de couleurs, de senteurs, de sons (« au début, c’est comme un thème musical »), de saveurs et de sensations tactiles, il satisfait tous les sens. Jugez-en :

Le soleil se répandait, gras et luxuriant, fluide et doré comme une huile, mettant des reflets sur la Seine, sur le pavé mouillé par l’arroseuse, à une lucarne et sur un toit d’ardoise, dans l’île Saint-Louis ; une vie sourde, juteuse, émanait de la matière, les ombres étaient violettes comme sur les toiles impressionnistes, les taxis plus rouges sur le pont blanc, et les autobus plus verts.
Une brise légère communiqua un frémissement au feuillage d’un marronnier, et ce fut, tout le long des quais, un frisson qui gagnait de proche en proche, voluptueux, une haleine rafraichissante qui soulevait les gravures épinglées aux boîtes des bouquinistes.
Des gens étaient venus de très loin, des quatre coins du monde, pour vivre cette minute-là [8]. »

Notons que la dernière phrase (ironique ?) survient à point nommé pour interrompre ce (quasi) excès de couleurs. Car pour dire les impressions, l’écrivain ne peut qu’aligner les mots, il ne saurait les amalgamer, et le mot « violet » ne l’est pas. On est loin en tout cas du sujet-verbe-complément qui serait, disent les critiques paresseux, sa marque de fabrique.

Dans un registre moins soutenu, on trouve toujours chez lui le petit détail visuel qui rend compte d’une nuance : la marquise ne sort pas à cinq heures mais juste un peu plus tard, comme en témoigne « une légère flexion de la grande aiguille vers la droite [9] ».

Cette poésie des lieux et des instants peut être fort bien « rendue » au cinéma ou à la télévision comme c’est le cas dans quelques films et téléfilms, ou dans les meilleurs épisodes de la série des Maigret des années 1990-2000. Mais si ce n’est pas le cas, l’adaptation est ratée.

Quant à la postérité, nous l’avons encore rencontrée chez une jeune écrivaine de 35 ans née à Rabat, Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce :

Les squares, les après-midi d’hiver. Le crachin balaie les feuilles mortes. Le gravier glacé colle aux genoux des petits. Sur les bancs, dans les allées discrètes, on croise ceux dont le monde ne veut plus. Ils fuient les appartements exigus, les salons tristes, les fauteuils creusés par l’inactivité et l’ennui. Ils préfèrent grelotter en plein air, le dos rond, les bras croisés. A 16 heures, les journées oisives paraissent interminables. C’est au milieu de l’après-midi que l’on perçoit le temps gâché, que l’on s’inquiète de la soirée à venir. À cette heure, on a honte de ne servir à rien. Les squares, les après-midi d’hiver, sont hantés par les vagabonds, les clochards, les chômeurs et les vieux, les malades, les errants, les précaires. Ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne produisent rien. Ceux qui ne font pas d’argent. Au printemps, bien sûr, les amoureux reviennent, les couples clandestins trouvent un domicile sous les tilleuls, dans les alcôves fleuries, les touristes photographient les statues. L’hiver, c’est autre chose.

À part ce crachin qui, par mégarde sans doute, balaie les feuilles mortes, ce passage est parfaitement simenonien, l’écriture comme l’évocation de « ceux dont le monde ne veut plus ». Sans parler du sujet du roman…

En littérature par effraction

La seule consécration qui échappe encore à Simenon, c’est celle de l’institution littéraire – ce qui suggère du reste qu’elle ne serait pas indispensable.

Il est vrai qu’il ne vient pas du livre mais de la presse, du quotidien, sa voie royale, empruntée à l’âge de seize ans (après un bref stage de commis dans une librairie !) à la Gazette de Liège.

Quand il s’introduit chez les gendelettres, c’est par l’entrée de service (l’entreprise éditoriale), mal accueilli aux étages supérieurs de l’institution, où il se conduit cavalièrement dès lors que ses tirages l’autorisent à poser ses conditions : « Je lui dis : “ Je ne vous appellerai jamais Gaston ni ne déjeunerai avec vous. Enfermons-nous dans votre bureau avec mon avocat et votre secrétaire. ” Le contrat a été signé. Je n’ai jamais eu de problèmes avec lui. » Emballez, c’est pesé, le voilà introduit chez Gallimard.

Et il ne bouscule pas que les éditeurs. Critique littéraire improvisé, il juge ainsi Le Sursis de Sartre : « j’ai pensé à un mélange de Céline et de Simenon [sic] fait par un normalien qui adresse des clins d’œil à d’autres normaliens par-dessus les soucoupes du Café de Flore ». [10]

En conséquence, pas de Goncourt, ni de Nobel pour le troisième auteur francophone le plus diffusé dans le monde. Et pas d’Académie (française), bien entendu, pour notre Belge ; tout juste, en 1952, l’Académie royale de Belgique, c’est bien la moindre des choses. Et c’est en centenaire, à titre posthume, qu’il retrouve Gallimard en 2003, pour entrer en Pléiade.

Jacques Dubois, fondateur du Centre d’études Simenon à l’université de Liège et éditeur de Simenon dans La Pléiade trouve la formule qui convient : Simenon est entré en littérature « par effraction ».

C’est pourtant un éditeur qui, mis à part Simenon lui-même, a peut-être le mieux jugé son art : « Ce ne sont pas les idées de Simenon, ce ne sont pas ses thèmes qui sont particulièrement originaux et font de lui un grand romancier. Ce sont bien les mots, le choix des mots, leur agencement, le rythme des phrases, la brièveté des paragraphes, qui constituent le don magique, créent le miracle, font qu’au bout de quelques lignes le récit colle au lecteur comme un vêtement mouillé [11]. »

Et c’est un homme de lettres, ô combien, qui lui décerne, dès 1941, ce brevet : « Simenon est un romancier de génie et le plus vraiment romancier que nous ayons dans notre littérature d’aujourd’hui. » Il n’empêche que Gide ne parviendra jamais tout à fait à percer ce qu’on appelle encore le « mystère Simenon ». Leur correspondance est un régal, franchement drôle pour qui lit entre les lignes, lorsque Gide, avec la dernière condescendance, essaye de le dissuader de se lancer dans l’autobiographie : « Ce qui, pour vous, est nouveau, ne l’est pas du tout en littérature »– on sent qu’il a retenu in extremis « mon pauvre ami », tandis que l’autre multiple les ronds de jambes et les « mon cher maître ».

Mystère ? Ce terme, qui pourrait sembler flatteur n’est peut-être que désobligeant, pour l’homme sinon pour l’auteur. Au fond, il signifie « comment un type pareil a-t-il pu créer une telle œuvre ? ». Et de nos jours : pourquoi diable continue-t-on à le lire ? On a parfois l’impression d’être dans le préjugé social pur et simple. Faites le test. « Je n’ai pas lu Proust » vous expédie illico en Béotie. « Je n’ai pas lu Céline », ça peut se comprendre et même se pardonner. Mais « Je n’ai pas lu Simenon » vous pose, et sonne un peu comme je ne fréquente pas ces gens-là, ou ce genre-là.

On espère avoir un peu dissipé l’énigme sinon les préjugés.

Paru dans le numéro 50 de Médium, « Littérature : chutes et rebonds ».

Notes

[1Sources : Wikipédia et Unesco.

[2Désormais département du groupe d’édition Editis.

[3John Simenon est le fils de l’auteur en charge du patrimoine littéraire et audiovisuel.

[4Dans un entretien essentiel de 1955 avec Carvel Collins, écrivain et critique américain (1912-1990), spécialiste de William Faulkner. Nous avons traduit par « infélicité » le terme anglais qu’il emploie dans « vocation of unhappiness ».

[5Outre Maigret, Gabin a interprété sept autres personnages de Simenon.

[6Lu dans « Le Figaro », TVMag, publié en ligne le 17/02/2003.

[7« Tigy », première femme de Simenon, qui était peintre, n’est sans doute pas étrangère à ce penchant pour l’écriture picturale.

[8L’Enterrement de Monsieur Bouvet.

[9La marquise est en fait Madame Monde, in La fuite de Monsieur Monde. On nous permettra une petite impertinence : « vers la droite » nous paraît superflu. Coupez, Simenon, coupez encore !

[10D’autres « sorties » du même genre sont rapportées par Pierre Assouline dans son Autodictionnaire Simenon, aux éditions Omnibus comme il se doit (2009). Le même est l’auteur, on le sait, de la biographie de Simenon (Julliard, 1992).