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En guise de synthèse

D’Homo creator à l’homme sans qualités

Paul Soriano, 9 juillet 2021

Modifié le : 18 octobre 2021

Au départ, un animal plutôt mal équipé, mais pourvu de langage, de technique et d’imagination pour se construire lui-même ; doté de libido pour l’encourager à se reproduire mais aussi d’agressivité pour se détruire, comme individu et en groupe. Et à l’arrivée ?

Que nous réservent les temps qui viennent ? « La prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir », avertit l’humoriste. Sauf si l’avenir est déjà là ; ou si l’histoire est déjà finie ; ou qu’elle n’a plus de sens, et que tout peut recommencer, comme dans une série sans queue ni tête…

Après l’ère du Progrès, celle des recyclages ; une mémoire pléthorique et Google pour la consulter, mais plus de chronologie, plutôt des « en même temps » anachroniques… Ce n’était pas mieux avant, d’accord, mais avec la machine à démonter le temps, la Révolution retrouve son sens précis : un mouvement qui ramène au point de départ. D’ailleurs, un sophiste remarquerait que l’ère du recyclage est peut-être un… progrès, ou qu’on finira bien par le recycler aussi, le progrès…

Les séries télé nous ont montré que lorsque l’histoire est finie, après le dernier épisode de la dernière saison, on peut encore imaginer une « séquelle »… Et si la réalité rejoignait la fiction ?

Au pire : le post-humain, la fin du monde ? Mais le techno-capitalisme (du transhumanisme aux projets d’émigration extra-terrestre en passant par le « métavers » de Facebook) envisage sérieusement de nous extraire du monde…

Il est vrai qu’après cinq siècles de Progrès et trois siècles de Lumières, le *bilan [1] est plutôt accablant, sur le plan humain ; on se prend à imaginer, craindre ou espérer un successeur plus présentable : à quoi pourrait bien ressembler cet homme nouveau, « émancipé » des penchants et péchés originels qui faisaient de lui un être humain – trop humain ?

Machina sapiens ?

On vient de loin. Au départ, donc, une créature plutôt mal équipée, un singe nu qui doit s’habiller, mais pourvu de langage (homo loquens), d’imagination (fabulator), de technique (faber) ; de libido pour se reproduire mais il préfère en jouir (il ne se contente pas d’épuiser la Nature, il la trompe !) ; et d’autres talents encore, pour se construire lui-même, et d’agressivité pour (se) détruire, comme individu et en groupe.

Créateur de soi, le self made man, entend même s’affranchir de tout ce qu’il n’a pas créé lui-même, *Dieu, la Nature ou l’utérus maternel [2] : « Les êtres humains éprouvent la honte d’avoir été engendrés plutôt que fabriqués ». D’où la technologie, l’art, la philosophie idéaliste, le docteur Frankenstein et pour finir le monde (virtuel) comme volonté et comme simulation. Mais ce que produit le plus volontiers Fabulator, ce sont des discours (dont celui-ci) ; des discours qui font marcher homo erectus, au sens propre (défiler) comme au sens figuré (croire), et produisent bien d’autres effets dans le monde : des discours « performatifs », comme disent les spécialistes (et les médiologues).

Pour sa part, le récit darwinien de l’évolution – notre dernier grand récit  ? – explique tout ou presque, en combinant l’autorité de la science avec la séduction du mythe qu’il emprunte en quelque sorte au récit concurrent, celui de la Genèse biblique, que des réfractaires obstinés continuent de lui opposer pour « expliquer » le choix de l’espèce élue - sa sélection [3].

Au vu du bilan, donc, sur une Terre dévastée par l’insouciant « maître et possesseur de la nature » (Descartes), on serait tenté d’envisager une séquelle, un successeur à notre faiseur d’histoires et *Machina sapiens fait un candidat sérieux.

La révolte et le triomphe des machines est un lieu commun de la science-fiction, mais les exploits de l’« intelligence artificielle » (IA) nourrissent désormais des discours plus sérieux sur les promesses et les menaces dont elle est porteuse pour son créateur. On soulignera au passage la double supériorité de la machine : elle est réparable (ou remplaçable) et elle est perfectible (à l’infini, pour ainsi dire) ; pas étonnant que tout l’effort des humains consiste à se rapprocher de cette enviable condition…

Hégémonie : l’homme nouveau est arrivé

Mais Machina sapiens n’est qu’une chimère mystifiante. Ce qui existe, subsiste et évolue, c’est l’Hommachine, un être hybride équipé par la technique d’organes externes qui prolongent et amplifient les organes internes, bras, jambes et *cerveau : Machina Sapiens, sans vouloir l’offenser, est la lointaine descendante du boulier, et le « *digital » nous rappelle que nous avons commencé par compter sur nos doigts.

La chimère masque de surcroît une réalité opiniâtre : les rapports de force entre dominés et dominants. Cet invariant connaît toutefois de nos jours une métamorphose : le déploiement mondial d’un régime *hégémonique [4] global et post-politique (technocratique) ; un régime de pouvoir où le *soft power idéologique, technologique et culturel (une *pop culture universelle) devient prépondérant par rapport au hard power des régimes de domination, politique et géopolitique : armée, police, machines de guerre et de répression. En un mot, l’hégémonie c’est plus que jamais l’Amérique, dont le soft se substitue avantageusement à un hard défaillant, au Vietnam, en Irak, ou en Afghanistan : les GAFA font mieux que l’OTAN, et avec profit [5].

Reste à savoir quel genre de citoyens peupleront ce monde où les maîtres et possesseurs de la… technique, ces technocrates porteurs de solutions à tous nos « problèmes » exerceront leur hégémonie socialement correcte… Question médiologique par excellence : comment les convaincre (les faire marcher), les surveiller et, le cas échéant, les sanctionner, ou les soigner… à l’ère numérique ?

Faute de mieux, on peut toujours se rabattre sur l’homme nouveau  : ce ne serait pas la première fois, mais peut-être la bonne, cette fois : un être dépouillé, « émancipé », de tout ce qui faisait de lui un inquiétant sapiens, creator, politicus, etc. : un être humain, en somme… Cet homme nouveau, cet être qui vit au présent, honteux et repentant pour ses fautes passées mais sans avenir (l’avenir est déjà là !), ce profil de données téléporté dans le Cloud par son *smartphone, ce dernier homme enfin, convenons, après Musil, de l’appeler l’homme sans qualités pour dire ce qu’il est ; ou bien, d’après Johann Huizinga, homo ludens pour dire ce qu’il fait :

« Amusez-vous, faites la fête, aimez la musique », recommande le Président, ce 21 juin 2021, au lendemain d’élections où deux tiers des citoyens en âge de voter ont préféré s’abstenir.

Tout un programme : vous marchiez ? Eh bien dansez maintenant !


Les temps qui viennent…

Notes

[1L’astérisque désigne un terme défini ou commenté dans le Dictionnaire de l’hégémonie.

[2Günther Anders, 1956, dans un ouvrage sur l’obsolescence de l’homme.

[3Opérées par le dieu Hasard et la déesse Nécessité : « ces mains de fer de la nécessité qui secouent le cornet du hasard », Nietzsche, Aurore.

[4Distinction proposée par Jean Baudrillard in Le Mal ventriloque, Éd. de L’Herne, 2008 (extrait du Cahier de L’Herne Baudrillard, no 84, 2004).

[5Pour l’anecdote : vous préférez Rambo ou Lady Gaga ?



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